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Jrnl | Et sous nos yeux
[26•06•25]
jeudi 25 juin 2026

Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s’asseoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m’inonde le visage et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible. Je vais bien.
Affectueusement, Etty.
Lettre d’Etty Hillesum, datée du 8 juin 1943
Dieu, et l’abandon. Observer sans le vouloir la réalité donne souvent l’impression d’abandon. Des choses inertes à la surface du monde reposent. Le vent passe comme s’il avait renoncé aussi. Il fait chaud est la seule phrase qui puisse encore être vraie ; on se la transmet au café, ou d’un regard sans mot dans les embouteillages ; on ne sait pas qui est ce « il » qui fait ce qu’il peut pour nous envelopper chaque seconde du sentiment lourd du monde. Deux siècles de marche effrénée vers le progrès nous auront donc conduits à la fournaise que, vers l’an mille, on imaginait remplie à ras bord de monstres fourchus. L’enfer est vide et tous les démons sont parmi nous, la preuve. Il fait mille degrés de plus qu’il n’est supportable : et on le supporte. On dit, en entrant dans le café, il fait chaud, et la phrase nous relie terriblement, dernier reste d’un communisme abandonné lui aussi à l’affreuse banalité du temps qu’il fait et qui passe, et qui à son passage, nous piétine.
« Je vais t’aider, mon dieu, à ne pas t’éteindre en moi. » Lire Etty Hillesum ces jours ne rend pas le monde moins obscur, prolonge plutôt l’obscurité d’un surcroît de densité : le passé nous salue de loin, comme il sait le faire, hurle quelque chose qu’on peine à entendre, alors on s’approche de lui, et ce n’est que lorsqu’on est à sa portée, qu’on comprend que c’était là sa stratégie pour nous saisir au poignet et nous emporter. L’actualité est réduite à une succession de crimes – les meurtriers au visage de chair ne sont pas les plus criminels ; toute la machine à fabriquer du réel fonctionne à plein, ceux qui la rêvent et l’entretiennent doivent eux aussi avoir des visages, mais lesquels ?
À chaque fois qu’on dit un mot, on ne prononce pas le nom de Gaza, des massacres à Téhéran, passés, à venir, des Boutcha par dizaines qui s’entassent dans les oblasts de Louhansk, Donetsk, ou Zaporijjia — c’est cela aussi la pourriture des temps.
Ne pas renoncer à être le cœur pensant des choses : non. Etty aussi nous salue, sous la neige d’Amsterdam ou derrière les barbelés de Westerbork. Dans son regard que je cherche, ces jours, lire le refus du monde et l’acceptation de la douleur que ce monde nous laisse pour ne pas renoncer non plus à lui. Sur la croix, Ne m’abandonne pas est suivi d’un rire terrible, on l’oublie. Les poètes qui ont écrit l’agonie évoquent un ciel qui se déchire : le rire de dieu dans cette déchirure, ils le passent sous silence. C’est devant ce rire aussi qu’on se tient, depuis, qu’on pleure, serrant le poing, et que Dieu ne perd rien pour attendre, et s’il nos faut lui passer sur le corps pour nous rejoindre, alors ainsi soit-il, et qu’il faille encore lui refuser les rituels et laisser son corps pourrir sans fleurs, couronne, ni terre par-dessus son cadavre. L’abandonner en si bon chemin, jusqu’à oublier son nom brûlé en nous dans la fournaise de juin.

