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Jrnl | Le temps qu’on travaille
[26•01•23]
vendredi 23 janvier 2026

Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. L’événement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet événement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail.
André Breton, Nadja [1928]
Descendant de quelques bâtards massacrés, Felipe Guamán Poma de Ayala n’est plus fils des enfants du Soleil depuis quelques générations déjà, depuis ce soir-là où Pizarro a lancé son cheval sur l’Inca en hurlant le nom de Dieu, de l’or et de la soif — liant par son hurlement l’un à l’autre ; mais Felipe n’est pas encore espagnol, peut-être le deviendra-t-il dans un siècle ou deux, alors il écrit ; il compose le calendrier. Puisqu’il ne sait plus la langue de ses pères, il invente les syllabes des mots qui lui viennent aux lèvres quand il tâche de se souvenir de ce que lui disait une grand-mère aveugle, qui tenait de sa grand-mère aveugle les contes de leurs grands-mères : on n’écrit pas l’histoire autrement que comme Felipe Guamán Poma de Ayala. Pour chaque mois, quelques silhouettes jetées à grands traits, comme si c’était un cheval. Au mois d’août, ceci :
AOÛT : LE CHANT RITUEL PAR LEQUEL ON OUVRE LES CHAMPS ET ON PRÉPARE LA TERRE.
Mais on se trompe, puisque c’est écrit TRAVXA HAYLLI CHACRAIAPVIC — qui, dans le mauvais quechua de Felipe, voudrait furieusement dire : le chant victorieux des champs. Mais il ne le dit pas ; il n’a pas, comme dans le français inculte, la pesanteur du calembour qui associe le travail de la voix à celui de la terre. Il faut pourtant faire avec ces pesanteurs, les hasards objectifs des dérives sémantiques, et comprendre comment le chant consonne avec le champ. Sous l’image qui me regarde, du soir au matin, me juge elle aussi comme tout le reste, j’existe désormais ; je frappe en cadence le clavier qui ne sait produire que la musique mate des mots, qu’en silence j’aligne comme s’ils pouvaient bousculer les évidences (les miennes) et ouvrir les passages secrets.
La terre opaque comme du ciel, large comme le cri, pesante aussi comme l’absence d’or, triste comme les promesses et intacte comme l’espérance : la terre qu’on ouvre en la chantant, en enfonçant en elle, comme si c’était une gorge, l’air, la morsure de l’air. Une sépulture pour le mistral — sur toute face de la terre : la terre.
Ce serait donc elle, l’image, celle que je n’ai pas cessé de poursuivre et qui était là, sur mes talons, fondant sur moi : le travail est celui qui, le chantant, s’exerce dans l’enfouissement comme celui d’un cadavre qui va pousser quand on l’aura suffisamment arrosé de nos larmes, écrire. C’est donc écrire : août à chaque instant du soir où la terre s’éventre sous la frappe sourde de la pioche, des doigts qui grattent la surface des lettres isolées sur le clavier, et où s’invente la dictée inversée de la ténèbre.
Travail qui ne ressemble en rien au travail : rien. D’un mot à l’autre, le même, il résonne pourtant autrement, sur la toile d’araignée du sens, la vibration et ce qu’elle appelle, conjure. Dans la rue, le jour, quand on rentre en métro du travail, épuisé, veilleur d’un parking presque toujours vide, et qu’on retrouve dans la chambre l’odeur du tabac froid qui domine la ville, le travail qui attend sur la table — et qui renverse celui qui pourtant donne le pain, et la force qui suffit juste pour affronter la nuit.
Felipe Guamán Poma de Ayala disparaît des archives après l’achèvement de sa Nueva corónica y buen gobierno vers 1615. Aucune source ne documente sa mort, ni la date, ni le lieu, ni les circonstances. Ceux qui savent ne savent rien et supposent qu’il meurt peu après, probablement vers Ayacucho ou Huamanga, dans la misère et l’oubli — mais comme on ne savait pas qui il était, ce mot d’oubli est impropre : l’indifférence, plutôt. Pendant près de trois siècles, on ne savait pas qu’il était mort, n’ayant rien su de sa vie. Par quelles voies obscures ce travail acharné parvint au Danemark, lui qui était destiné au roi d’Espagne, on ne sait pas ; est-il passé par l’Islande ? En 1908, l’érudit allemand Richard Pietschmann, rat de la Bibliothèque royale de Copenhague, tombe par hasard — y en a-t-il ? — sur ce volume anonyme, massif, rempli de dessins et d’un espagnol étrange mêlé de quechua. Le manuscrit dormait là depuis près de trois siècles d’un lourd sommeil de vieillard, catalogué mais jamais ouvert. Je l’ouvre ce soir, au couteau, et j’enfonce ma main entière dans les entrailles, porte à mes lèvres le sang épais et lentement le bois pour mieux le cracher.
