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Bob Dylan | Rail Car, une chanson sculptée
Sur une certaine sculpture déposée au Château Lacoste
jeudi 25 juin 2026

Bob Dylan, Rail Car, 2022.
Sculpture monumentale en acier patiné.
Installation permanente, Château La Coste.
Il faut d’abord remonter un petit chemin de terre qui se perd le long des vignes et remonter dans la chaleur. Il n’y a jamais personne. Le chemin ne débouche sur nulle part. Un bois se lève ici, on est au bout. C’est sur ce bord des choses qu’on a abandonné là un wagon de marchandises, c’est ce qu’on croit. On s’approche.
Rien ne dément d’abord l’évidence, l’abandon. Sur dix mètres de rails, le wagon repose — rouille sombre qui pèse ses douze tonnes sur trois mètres de large et près de vingt de long. Qu’il est émouvant, ce wagon, comme on tomberait sur la carcasse éventrée d’une bête d’un autre monde. On s’approche encore.
Le réalisme peu à peu lui aussi s’éventre. C’est qu’à travers lui passe autre chose que la pure réalité témoignant pour elle. Les parois ajourées du wagon laissent passer la lumière, et avec elle autre chose de plus impalpable encore. À mesure que la distance se réduit, le métal cesse d’être une surface et devient comme une écriture. Traversé d’entrelacs et de vides, de roues dentées et de clés, de chaînes en volutes, de fragments d’outils arrachés à la mémoire industrielle autant qu’au pur délire de la réinvention au présent d’un futur qui parviendrait à se confondre avec le passé pour fabriquer de l’immémorial : autant dire à une mythologie personnelle.
Ce n’est pas un wagon, plutôt l’idée ajourée d’un wagon que la lumière viendrait traverser pour le sculpter : le déplacer dans la mémoire plutôt que dans la distance désormais morte.
Un abandon, peut-être : la mise en scène d’un instant où le réel se retire de lui-même pour laisser place non à la représentation d’une épave, mais au dessin sous nos yeux exécuté de l’espace. Ce qui paraissait peser une tonne soudain s’allège, tient par la lumière seule, s’élève même dans les airs, à mesure qu’on l’observe. J’en témoigne, je l’ai vu.
Les vignes apparaissent à travers la carcasse comme un arrière monde. Le ciel passe entre les montants comme si le wagon était l’écran par lequel nous parvenait la réalité recomposée ainsi. Le paysage cesse d’être un dehors — sans réussir à être tout à fait le dedans des choses : quoi alors ? On se tient aussi devant le mystère. L’acier cadre et découpe, autant qu’il fut ainsi découpé : laisse advenir le monde, son chant.
Une chanson de plus ? Sculpture qui a la même fonction qu’une chanson : retirant à la matière son rôle premier et son opacité, sa destination, pour ne plus être pur vecteur (de communication ? de corps ?) — et ne peut transporter qu’un regard, une émotion. Condamné à l’immobilité, un tel wagon arraché à sa véritable tâche, ici, au milieu des vignes — rails interrompus en amont et aval, comme si l’œuvre opérait ainsi vivant une citation du monde — continue pourtant de nous entretenir sur le sens des départs et des traversées, des exils : de ce geste de l’outlaw marchant des heures dans le désert et qui, devant le cheval de fer, décide d’un bond de son destin, sans savoir où il le mènera ; il a sa guitare dans son sac, a écrit rageusement sur le bois « This Machine Kills Fascists », il y a trois clochards dans le wagon, mais on se fera de la place, on parlera de la manière dont on a appris à jouer auprès d’un bluesman aveugle à un carrefour, du pacte qu’on fit avec lui, de la mélancolie qu’il nous a appris aussi comme à voir ainsi le monde, de la négligence qu’il faut pour l’accepter afin de mieux endosser la charge entière de l’histoire.
Le voyage saisi dans son immobilité qui ne nie pas le voyage tout en permettant de l’arracher à sa pure utilité fonctionnelle qui l’asservit : voici. Un désir de départ, ou d’arrivée, confondu l’un dans l’autre et abandonné dans les espaces perdus du Château La Coste, au Puy-Sainte-Réparade, au nord d’Aix-en-Provence : deux cents hectares de vignes hors de prix où se dispersent des œuvres dites contemporaines.
C’est là que Bob Dylan a déposé, en 2022, Rail Car.
Les confins du Luberon dans la vallée de la Durance, savent aussi être un Far West aussi imaginaire que le vrai. Et la Provence intérieure, comme disent les géographes, se dresse ici comme une intériorité américaine : la nôtre, dans la mesure où c’est celle du poète.
Tant de trains dans cette œuvre. Dans « It Takes a Lot to Laugh, It Takes a Train to Cry » (1965), le train y est moins décor que rythme — manière d’habiter le mouvement toujours au-devant du monde ; et dans « Freight Train Blues » (1962) déjà, reprise d’un folk traditionnel, l’image du train de marchandises portant tous les départs rêvés, et furieusement impossibles — le train, figure du progrès toujours avalé par son mouvement, de l’Histoire (« There’s a slow, slow train comin’ up around the bend » (Slow Train, 1976) : mouvement inexorable — on pense qu’on chevauche la bête, et c’est elle qui nous emporte bien sûr, on n’a pas besoin de payer le ticket.
Et puis, il y a Rock Me.
En 1973, Dylan compose la musique de Pat Garrett & Billy le Kid, western aberrant. Il y jouera le personnage mutique au bon nom d’Alias. Pendant les sessions d’enregistrement, il improvise ou esquisse une chanson qu’il ne fait que fredonner, l’abandonne dans les bandes pirates qu’il fait ensuite circuler. On l’entend à peine. (« Rock me mama like the wind and the rain. Rock me mama like a south bound train. » — Berce-moi, comme le vent et la pluie ; berce moi, comme un train qui file vers le sud). Il marmonne ; bat la mesure du pied ; s’arrête brutalement.
Vingt-cinq ans plus tard. Ketch Secor, chanteur de Old Crow Medecine Show, entend l’enregistrement — prend la liberté où elle se trouve d’écrire les couplets manquants (le sont-ils ? Ou seulement disponibles tout autour des quelques rares mots que Dylan souffle avec le vent ?) — ce sera la miraculeuse Wagon Wheel, qui inachève la chanson de Dylan tout en l’accomplissant.
On ne se transmet pas autrement l’histoire, le vent, la mélancolie.
Une fois le train arrêté, les rails envahis par les herbes folles, ne reste qu’une architecture de mémoire — celle du passé, de l’avenir. Métaphore ? Ce qui transporte, après les corps, les récits qui les emportent encore. Transformer la mémoire en chanson, et des chansons en paysages : n’est-ce pas la tâche du poète, celle de Dylan depuis le premier pas posé sur le chemin qui le conduit à nous ?
Dylan a peu commenté sa sculpture. On sait que c’est lui qui a voulu la déposer le long de l’ancienne via romana afin que cette route historique inscrive Rail Car dans sa volonté de « représenter les illusions d’un voyage plutôt que la simple contemplation » (to represent the illusions of a journey rather than mere contemplation). L’œuvre, pas plus une chanson qu’une sculpture, ne transporte véritablement personne, mais continue de produire, chez celui qui la découvre au bout du chemin, le sentiment qu’un départ reste possible — qu’il suffirait peut-être de convertir le désir en route, et la route en horizon à laisser derrière soi.
Les poètes disparaissent comme les voyageurs : sans emporter le paysage. Dylan finira peut-être par s’en aller, qui sait. Le wagon demeurera dans les vignes traversé par la lumière toujours différente. On comprendra peut-être qu’il n’a jamais été question du voyage, mais de ce qui lui survit. Il faudra apprendre à regarder ce wagon sans celui qui l’a laissé. Les chansons continueront de passer, autant de trains dans la mémoire. Le paysage, lui, poursuivra sa route. Les départs survivent toujours à ceux qui les rêvent.














