Que ma joie demeure | « C’était une nuit extraordinaire »
13 mars 2013



Lecture linéaire d’un livre de grand chemin
(« pour que demeure la joie au-delà de la joie toujours ») #qmjd


C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent. Il avait cessé, et les étoiles avait éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.

« Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d’osier. Ça n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

Jourdan essaya de réveiller sa femme.

« Tu dors ?
– Oui.
– Mais tu réponds ?
– Non.
– Tu as vu la nuit ?
– Non.
– Il fait un clair superbe. »

Elle resta sans répondre et fit aller un gros soupir, un claqué des lèvres et puis un mouvement d’épaules comme une qui se défait d’un fardeau.

« Tu sais à quoi je pense ?
– Non.
– J’ai envie d’aller labourer entre les amandiers.
– Oui.
– La pièce, là, devant le portail.
– Oui.
– En direction de Fra-Josephine.
– Oh ! Oui », dit-elle.

Elle bougea encore deux ou trois fois ses épaules et finalement elle se coucha en plein sur le ventre, le visage dans l’oreiller.
« Mais, je veux dire maintenant », dit Jourdan.
Il se leva.


Toute les histoires commencent quand le vent cesse, c’est ainsi. Et que les étoiles s’ouvrent, parce que c’est à elles qu’on s’adresse, finalement, quand il faut commencer. Ce ne sont pas des étoiles, mais de l’herbe, et elles nous sont données aussi pour qu’on les cultive, ainsi. Mais c’est enfoncées dans les ténèbres qu’elles sont plantées, et la tâche, comme pour l’herbe, sera d’y plonger la main, pour en fouiller l’épaisseur, et les exaucer. Il y a tant de noirceur dans cette vie, qu’il faut la plonger parfois profond ; c’est là qu’on les trouvera.

Jourdan est son propre nom. Celui qui est dans le jour, évidemment. Celui qui, dans le jour, mais renversé, sait que dans la nuit aussi, le jour sait éclore (éclater). S’il fait nuit quand il est nommé, du moins ne dort-il pas — comment le pourrait-il, lui qui, plein du jour, dans ce jour qui le nomme, se tourne et se retourne comme jadis le versus se retournait dans son sillon pour nommer la poésie, elle qui disait toujours l’envers des choses perçues pour qu’on les voit mieux.

À Jourdan la première tâche, celle qui comme dans la Bible, dit qu’il fait jour — dans la nuit. (Et il vit que cela était beau, nomma ainsi la beauté par le jour, en pleine nuit).

Non, ce jour de la nuit, il ne l’avait jamais vu (comment le nommer autrement que par « ça » — que le livre ne cessera pas d’essayer de prolonger, ou de produire. Quelque chose d’invisible, ou plutôt que personne n’avait vu. Un livre commence toujours par cette image : celle que personne n’a vue jamais.

Cette image, c’est le ciel qui tremble, comme de secousses (celles du plaisir). L’orgasme du ciel quand il effleure la terre (il n’y a qu’à effleurer, le plus lentement du monde). Et le bruit de la forêt, les cœurs battants d’oiseaux sans nom qui frappent le temps, et comme le plaisir, descend et remonte sans fond.

Elle, elle dort. (Elle rêve peut-être). C’est donc à elle qu’il faut parler, au rêve lui-même, elle plongée au dedans du rêve. Il essaie de la réveiller : le texte dit bien : il n’y arrive pas ; c’est donc du rêve qu’elle va parler, et c’est le rêve qui va lui parler.

Ce rêve commence par dire oui, comme tous les rêves.

Ensuite, elle dira le contraire, toujours ; comme lui, dans le jour, est dans la nuit ; elle dira toujours l’inverse absolue du réel : la vie en somme retournée comme un gant. Comment dire qu’elle dort si elle dort, comment dire qu’elle ne répond pas en répondant, comment dire qu’elle ne voit pas la nuit puisqu’elle est y plongée dans son ventre.

Elle sait donc à quoi il pense. Elle le sait depuis toujours. Il pense à la terre, labourer, comme un vers son sillon encore et encore, l’antique tâche pour toujours. Labourer, entre, les amandiers (le mot important, c’est entre : entre les arbres, protégé par eux).

Elle dort, maintenant, profondément (le visage profondément dans le sommeil, l’oreiller, et le corps, appuyée de tout son ventre).

Lui, il peut aller ; aucun livre ne peut commencer sans dire le maintenant du lieu et du temps ; un livre peut bien faire durer le moment où il va commencer, c’est toujours quand il dit ce maintenant qu’il le fait, pas avant. Il y a des livres qui retardent ce moment jusqu’à la fin.

Dans ce livre, c’est maintenant, alors il se lève.


arnaud maïsetti - 13 mars 2013

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