Que ma joie demeure | « Il y avait eu du vent »
11 mars 2013




Lecture linéaire d’un livre de grand chemin
(« pour que demeure la joie au-delà de la joie toujours »)


Il y avait eu du vent. Il avait cessé.


Peut-être est-cela qui commence l’écriture — ce passage, invisible, décisif, de l’impersonnel à la désignation, cette sortie du il neutre pour cette levée du il en chair, en vent. On pourrait dire que c’est une faiblesse de la langue, celle de ne pas disposer d’autre pronom que celui-là pour dire le neutre et le personnel. On pourrait regretter alors qu’il n’y ait pas un pronom différent pour distinguer le vent d’un garçon, par exemple. Mais c’est à ce point d’affaissement du langage que l’écriture vient pour ne pas avoir lieu ailleurs que dans cette indistinction, qui est glissement.

Qu’il fasse du vent, qu’il cesse — c’est de tout autre chose qu’il s’agit, et pourtant, c’est un même pronom, oui oh pourtant dans ce glissement tout ce qui s’opère, tout ce qui surgit, tout ce qui advient, et s’efface.

Le miracle, c’est que le texte fait advenir le vent comme sujet au moment où il cesse : là où commence l’écriture, c’est quand l’absence même devient l’espace d’énonciation de ce qui est, que l’écriture fait advenir comme absence. Cette levée des corps qui dans l’effacement contient la trace.

Moi, je ne l’avais pas vu, ce glissement, évidemment — le lieu de l’écriture est un angle vif, le contraire d’un angle mort, mais tout aussi secret, tout aussi insaisissable. C’est Bataille qui raconte comment la question de la souveraineté de soi, face à laquelle il butait, s’était ouverte comme un barrage rompu par une phrase d’un ami (la note du livre indique : Blanchot). Comme si l’expérience intérieure ne pouvait avoir lieu que depuis l’adresse (amoureuse) de l’autre, qui fait effraction en soi, pour déchirer le voile. Il a fallu qu’on me dise cela, aussi, pour que je le voies, et comprenne : ce qui se jouait en moi comme en toute chose via ce simple et joyeux glissement, ce chemin.

Dans le passage de l’impersonnel au personnel, pas seulement le romanesque, pas seulement le narratif, mais le geste même d’écrire en soi comme arrachement aux éléments qui autour vibrent pour leur trouver un corps, une âme : ce il qui désigne aussi bien le garçon que le vent n’est pas défaut de langue, mais rehaussement (du vent vers lui, et de lui vers le vent), pour, non pas qu’ils se confondent, mais se rejoignent.

Au passage, il y a aussi l’adresse, invisible, qui s’inscrit — le tu qui vient nécessairement avec l’écriture (on écrit toujours pour un autre, pour soi le silence suffit, évidemment) mais qui restera tu, tant que l’écriture viendra ici raconter le vent.

Ou plutôt l’absence de vent, mais cela appartient au récit de nommer ce qui s’efface et de raconter aussi le devenir de cette absence. Tout ce récit pourrait ainsi se résumer ainsi : ce qui advient quand le vent cesse ; ce qu’il advient du vent et ce qu’il advient de toute autre chose. Comme par exemple, d’un garçon levé en même temps que le vent et jamais écrit — mais peut-être est-ce lui qui opère la bascule, ou un autre que lui qui lui aura soufflé, dans le vent, le passage qui donne possibilité à l’écriture d’écrire cela, et le reste peut-être.


arnaud maïsetti - 11 mars 2013

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