au touchant du monde (paume contre paume)
27 mars 2013




L’image, c’est à cause du nom — des nouvelles stations de tram ont poussé partout et c’est comme si on avait été à court d’idées pour les nommer. Les grands hommes manquent sans doute, et les lieux des batailles, je me suis dit. La Poterne des peupliers. Devant un nom comme Poterne des peupliers, on rêve, on imagine des peupliers à la potence, des peuples à lanterne qui passent sous les portes minuscules de l’Histoire. On ne pense pas longtemps, on est déjà loin : le tram.

À cause de l’image j’ai pensé : je suis loin d’ici, où j’habite. Pourtant, c’est en bas de la rue, à trois cent mètres de la chambre, toute une autre rue (la mienne) avec des magasins, des laveries automatiques, des boulangeries, et la ceinture du périphérique, oui à trois cent mètres : et le tram, donc. Dans ce bas de la rue, je n’y suis jamais allé, évidemment — puisque c’est tourner le dos à la ville, alors non. Tout est en haut de la ville, et d’abord la ville elle-même. Mais ils ont ouvert une voie de tram, en bas, et j’ai découvert tout cela. C’est comme dans les rêves quand on se met à ranger la chambre et qu’on y découvre une porte qui ouvre sur les montagnes : c’était donc si près.

Là, ce ne sont pas des montagnes, seulement un bord de ville et une route qui la longe lentement. Je la regarde au loin de moi, cette ville, comme si mon corps parvenait à coulisser contre elle ; j’apprends à la voir et mon visage sur la vitre soudain comme on rompt le charme.

Pensée à ce que m’a dit Ar., hier, autour de ce café : elle me parle de Merleau-Ponty, son éblouissement. Le mien suivra, dans la journée, le temps que je comprenne. Moi, d’habitude, je ne peux me tenir au monde que dans ce vis-à-vis qui m’isole de lui, sujet / objet, et dans ce rapport, c’est moi le sujet, lui l’objet : entre je n’ai que ma langue, le verbe qui entre le sujet et l’objet articule l’un à l’autre pour rendre l’un et l’autre à sa place, à sa lisibilité. Ma position face au réel, je n’y échappe pas, c’est de me tenir comme devant une porte entr’ouverte au seuil de laquelle j’assiste aux choses et les note à la volée avant le courant d’air. Comme un voleur, oui, et, et souvent nu dans ce monde noir sans regard sans image au fond de la nuit. Souvent.

Merleau-Ponty, ce renversement des perspectives. C’est dans Le Visible et l’invisible, pourtant jadis lu, aucun souvenir, qu’il est. Ari. me dit, en faisant le geste lentement, ce renversement : qu’on est plutôt au monde dans un rapport touchant / touché, comme deux mains se posent l’une sur l’autre (c’est là, le geste) : je pense au sonnet de Roméo, et la réponse de Juliette, paume contre paume voilà la vraie langue des pèlerins (et le baiser leur langage). Je comprends, je pense à la route, au chemin de la route, aux villes des pèlerinages qu’on ne rejoint que parce que la route porte le nom de la ville au loin, aux cheveux collés à la sueur des nuques qui avancent, lentement, dans cette précision-là, lumineuse comme l’écriture.

C’était la leçon de ce jour, je l’apprends peu à peu et comment la rejoindre. Cela fait plusieurs mois déjà que ce rapport en moi fore son évidence : oui, dans un tel rapport enfin, non plus en regard du monde mais dans l’acquiescement de sa force, on accepte l’altération de soi puisqu’on est soi-même celui qui vient altérer le monde, on accepte qu’on est soi-même une part de la naissance du monde puisque c’est nous qui lui donnons naissance de notre regard et de nos mains.

Mais c’est un long chemin d’apprendre ce risque — que l’altérité est dans l’altération (que l’enjeu du désir est celui de la soif à étancher, et non du manque qui assèche) de tout ce qui manque au réel pour qu’il s’exauce.

Ne s’agit pas de se fracasser au réel, ou de s’y abîmer, ou, non, d’y plonger les mains sales dans sa saleté pour s’en dire quitte : non. Mais d’y prendre sa part, et sur la page lui inventer des espaces d’affranchissement pour qu’en retour dehors ces espaces aient un nom, et qu’on dise : je leur appartiens, je suis né d’eux parce qu’ils sont issus de moi.

L’expérience du monde, j’ai cru longtemps que c’était de le voir, et parfois d’en faire l’épreuve – je comprends peu à peu, maintenant que je suis prêt à m’y offrir, que c’est de préparer sa place en soi pour lui, afin qu’en soi il grandisse, renouvelle le désir qu’on lui prête, qu’on lui vole bientôt pour courir lui rendre, Comme la preuve d’être embrumant le miroir, Si fragile bonheur qu’à peine on peut y croire au fond de la nuit. Qu’à peine et pourtant, c’est à cette croyance qu’on se livre, qu’on s’y livre entièrement pour toujours.

Lundi, c’était le Salon du livre, la foule, les livres partout, et rien pour atténuer le bruit ; seulementquand j’ai lu, à cette table ronde,, j’ai eu besoin de parler fort au micro (trop fort, pardon encore) pour entendre un peu les mots qui se disaient de moi ; et quand je me suis tu, le bruit encore, le bouhaha encore, et si les visages devant moi disaient : on a entendu, est-ce qu’une part du bruit de fond a été emportée, et qui l’a emporté sur l’autre, de ma voix et de ce flot-là ? Et je pense à Janis Otsiémi, à lui que je ne connais pas et au souvenir de ses livres, à moi qui suis là et pas lui, et pourquoi cette injustice ici qui fait violence à ma présence là : je pense à cela, c’est tout.

Tout le jour du mardi, c’est l’abrutissement de cette vie sociale, des dossiers incompréhensibles qui obéissent à des lois inconnues. Rien à dire. Dans les pages de mon site de toute manière, je ne veux pas faire état des moments nuls de la vie. C’est la règle, la seule.

Mardi, c’était au théâtre le soir, Châtillon dans le retard, je cours : la ville est tellement vide, ce n’est pas la ville, c’est une excroissance morte. Je suis auprès de toi le guetteur qui se trouble, A chaque pas qu’il fait de l’écho qui le double au fond de la nuit. Le théâtre est plein, j’arrive pour le début. Le texte est immense, long comme cette nuit, et le corps devant moi qui les dit, à bout portant, long comme la nuit aussi est profonde et longue. Au matin, j’aurai dormi pour la première fois depuis des semaines ; il n’est pas tard, mais c’est comme d’un long sommeil que je sors.

Pour la première fois, je réalise que j’arrive enfin à fermer le poing, parfaitement ou presque ; je fais le geste plusieurs fois, mille fois, comme un enfant prononce un mot qu’il vient de découvrir, mille fois.

Quand je me lève enfin, le ciel grand dehors derrière les rideaux tirés (depuis un mois (j’ai mes raisons)), je pense aux peupliers, à leur poterne, à la ville qui habitait jadis cette ville et qui a disparu jadis avec les peupliers, aux mains qu’on touche et qu’on serre pour qu’elles prennent forme de nos mains fermées sur elles, aux voix des songes quand le théâtre vient s’en prendre à elles, et aux terres qui poussent avec de la vie sur elles, aux mains qu’on y plonge et qu’on ressortira lavées de toute cette terre, un jour.


arnaud maïsetti - 27 mars 2013

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