Ronald Klapka | « en pays profonds »
2 avril 2013



C’était un espace singulier, un site important – un rendez-vous aussi, qui tenait de l’exigence de la pensée quand elle se fait la plus haute, de profonde sensibilité aussi qui demandait accueil de même exigence, et de même intensité. Les Lettres de la Magdelaine, combien était-on à la recevoir, sûrs d’y trouver incitations à lire, lire mieux, lire davantage, et sûrs aussi d’y découvrir ce qu’on ignorerait, l’inconnu devant soi, le mystère de son évidence. Dans le feu croisé de la littérature, de la psychanalyse, de la poésie, des arts, tenus de même intelligence par la rigueur de celui qui se met en mesure d’entendre les signes pour mieux les déployer, il y avait pour moi dans ces pages le toujours fascinant paradoxe de la pensée critique quand elle sait se confondre au geste de l’écriture : se saisir de la complexité la plus puissante, et rendre préhensible le monde ainsi ouvert de nouveau, rendu lisible et peut-être davantage incandescent.

On a appris il y a deux jours la disparition soudaine de Ronald Klapka, et c’est grande tristesse – on ne perd pas seulement ce qui nous reliait à ces lettres, la perte qu’on éprouve évidemment excède, comme toujours quand le deuil d’une part disparue de nous advient.

Je ne connaissais pas Ronald, mais j’échangeais avec lui, et de plus en plus ces derniers temps, par mail. J’avais en partage des lectures communes : Blanchot, Derrida, Celan, Rilke, ou Jabès, la poésie contemporaine, de Collobert à Jaccottet, Du Bouchet ou Claude-Louis Combet bien sûr, dont je découvre ce soir, sans m’étonner, qu’il était le premier auteur de son site. Il n’est qu’à voir la liste impressionnante de cet index et d’en parcourir au hasard certains noms, pour se savoir en territoire de pensées vives, et fécondes, et libératrices même dans ces espaces de grande radicalité, d’accueil et d’amitiés aussi.

Oui, sa voix manquera, manque déjà.

J’aurais voulu nommer cette page du nom de ces articles, "la poésie pour apprendre à vivre", pour ces leçons qui n’en étaient jamais, des exemples fulgurants et denses d’un apprentissage à l’affranchissement, de défense et illustration d’une intelligence mobile et vive ; ou "quand la littérature fait savoir", pour cette articulation sans cesse arrachée, conquise, obtenue et rejouée de l’écriture sur la pensée, l’opération de transformation intérieure et du dehors même qui s’ouvre ; ou "le large, un autre régime de désir", ou "les mots pour le dire", ou enfin "le sensible en partage". C’est à un autre texte récent que j’emprunte ce titre : "en pays profonds : boite de relectures", parce qu’il dit davantage encore combien à la conjonction de l’écriture et de la lecture, se livre quelque chose comme une joie d’approfondir le monde, d’aller dans ces espaces où le risque de la vie est à la mesure de la pensée.

Dans un de ces premiers textes, Ronald laissait la parole, comme souvent, à un poète – je recopie ces lignes de Heatger Dohollau, extrait de "La Maison de la vie"

Je cherchais le réel
Hors la fuite des heures
Les lieux du mirage
Mais ce fut le cercle
Instable du présent
Qui livrait le monde
Ce fruit de l’air
Il suffisait de se retourner
Et de regarder comme dans un berceau
Le vide ourlé du temps
De se pencher sur la blancheur
Et de croire aux couleurs
À la mer réelle des marées
À la vie de la mort

"Du Paradis, éperdument", pensées à Ronald Klapka.


arnaud maïsetti - 2 avril 2013

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