Passant, aux amandiers
10 avril 2013



Passant comme d’habitude par ici, où je passe souvent sur le chemin d’un retour (le semblant d’un chemin pour le semblant d’un retour), et ce n’est pas la même ville, le même espace, le même siècle ; je m’arrête.




Je pense à Claudel, immédiatement, à ses Connaissances de l’Est (et quand j’en lirai des extraits ce soir, persuadé d’y trouver une description d’amandiers dans le jardin, je ne trouve rien, qu’un poème qui l’approche un peu, mais pas d’amandier, et la pluie sur tout cela).



Je prends mille photos, pourquoi ? La pluie (cela met au moins à leurs avantages les amandiers, et la pluie elle-même) tombe ici invisible, je remarque qu’il pleut parce qu’il n’y a personne, et ce vide signe sa présence plus sûrement que dans le ciel, gris sur gris ne se laisse pas recouvrir par le gris, je passe toujours entre les amandiers et les gouttes.




Tout cela n’existait pas. Tout cela n’était pas là hier. On mesure le temps au processus d’enchantement qui s’opère en soi. La ville a fait pousser au milieu d’elle des arbres, et moi ici, qui passait, me voilà entre eux et la ville, là pour voir ce qui n’existait plus.


« Il n’est pas à craindre que la pluie cesse ». Je n’écoute pas, je regarde de tout ce qu’il me reste d’yeux et de mains et de cheveux mouillés par l’invisible pluie qui s’attache à moi pour me laver aussi d’un hiver entier.


Plus loin, cet arbre au milieu du jardin, seul lui aussi.






Ce n’est pas un jardin, à peine un square : l’artificiel un peu ridicule des squares qui reproduisent à échelle minuscule les forêts (deux arbres, ou trois, ou quatre, pas plus). Des jeux d’enfants derrière, le sol moelleux pour leurs genoux ; tout cela qui dit : vous êtes ici au plus loin possible de la Création. Je m’approcherai de plus près pour voir la couleur de la pluie, cela ne suffira pas pour voir le secret ; je serai là pourtant, j’y assisterai (la couleur naît devant moi).




Je passe tout ce temps où je passe, pour mieux voir le temps qui est passé tout ce temps sur la ville tandis qu’il faisait pousser les arbres (combien de temps cela met, pour un arbre, de pousser à ses propres branches). Derrière : la ville, immobile, qui m’attend déjà.




Encore un peu, encore un peu pour voir mieux le « thème de rêverie et d’énigme » en lequel je suis pris.



Je passerai encore, dans le temps maintenant commencé de cette ville dressée comme de la terre poussée au-dessus de nous, comme ceci.


arnaud maïsetti - 10 avril 2013

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