Lecture | Le Client #1 : « mon désir, s’il en est un »
10 avril 2013




Le Client


« 
Je ne marche pas en un certain endroit et à une certaine heure ; je marche, tout court, allant d’un point à un autre, pour affaires privées qui se traitent en ces points et non pas en parcours ; je ne connais aucun crépuscule ni aucune sorte de désirs et je veux ignorer les accidents de mon parcours. J’allais de cette fenêtre éclairée, derrière moi, là-haut, à cette autre fenêtre éclairée, là-bas devant moi, selon une ligne bien droite qui passe à travers vous parce que vous vous y êtes délibérément placé. Or il n’existe aucun moyen qui per- mette, à qui se rend d’une hauteur à une autre hauteur, d’éviter de descendre pour devoir remonter ensuite, avec l’absurdité de deux mouvements qui s’annulent et le risque, entre les deux, d’écraser à chaque pas les déchets jetés par les fenêtres ; plus on habite haut, plus l’espace est sain, mais plus la chute est dure ; et lorsque l’ascenseur vous a déposé en bas,il vous condamne à marcher au milieu de tout ce dont on n’a pas voulu là-haut, au milieu d’un tas de souvenirs pourrissants, comme, au restaurant, lorsqu’un garçon vous fait la note et énumère, à vos oreilles écœurées, tous les plats que vous digérez déjà depuis longtemps.

Il aurait d’ailleurs fallu que l’obscurité fût plus épaisse encore, et que je ne puisse rien apercevoir de votre visage ; alors j’aurais, peut-être, pu me tromper sur la légitimité de votre présence et de l’écart que vous faisiez pour vous placer sur mon chemin et, à mon tour, faire un écart qui s’accommodât au vôtre ; mais quelle obscurité serait assez épaisse pour vous faire paraître moins obscur qu’elle ? il n’est pas de nuit sans lune qui ne paraisse être midi si vous vous y promenez, et ce midi-là me montre assez que ce n’est pas le hasard des ascenseurs qui vous a placé ici, mais une imprescriptible loi de pesanteur qui vous est propre, que vous portez, visible, sur les épaules comme un sac, et qui vous attache à cette heure, en ce lieu d’où vous évaluez en soupirant la hauteur des immeubles.

Quant à ce que je désire, s’il était quelque désir dont je puisse me souvenir ici, dans l’obscurité du crépuscule, au milieu de grognements d’animaux dont on n’aperçoit même pas la queue, outre ce très certain désir que j’ai de vous voir laisser tomber l’humilité et que vous ne me fassiez pas cadeau de l’arrogance - car si j’ai quelque faiblesse pour l’arrogance, je hais l’humilité, chez moi et chez les autres, et cet échange me déplaît -, ce que je désirerais, vous ne l’auriez certainement pas. Mon désir, s’il en est un, si je vous l’exprimais, brûlerait votre visage, vous ferait retirer les mains avec un cri, et vous vous enfuiriez dans l’obscurité comme un chien qui court si vite qu’on n’en aperçoit pas la queue. Mais non, le trouble de ce lieu et de cette heure me fait oublier si j’ai jamais eu quelque désir que je pourrais me rappeler, non, je n’en ai pas plus que d’offre à vous faire, et il va bien falloir que vous fassiez un écart pour que je n’en aie pas à faire, que vous déménagiez de l’axe que je suivais, que vous vous annuliez, car cette lumière, là-haut, en haut de l’immeuble, dont s’approche l’obscurité, continue imperturbablement de briller ; elle troue cette obscurité, comme une allumette enflammée troue le chiffon qui prétend l’étouffer.

(etc.)

 »


arnaud maïsetti - 10 avril 2013

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