L’Incendie du Hilton, F. Bon | « Cet endroit est tous les endroits »
17 septembre 2009


Littérature, ce qui rejoindrait la forme de la ville telle qu’en marchant elle se dessine et continue. Mais ce qu’on désigne alors sous le mot de ville et n’est pas différent de cette forme, ce ne sont pas des rues ou des bâtiments, mais la force de concentration qu’en un lieu elle est capable de rassembler pour dire toutes les rues et tous les bâtiments qui partent de ce lieu : chaque point de la ville est son centre parce qu’on l’habite et l’éprouve en tant que tel ; dès lors, c’est toujours ce centre qu’on déplace dans nos marches.

La ville n’est plus un abri, un refuge, un endroit où on arrive pour se protéger : mais bien plutôt le lieu où on reste — c’est l’idée à partir de laquelle on a construit cette civilisation. De ce mystère-là, cette inversion qui ferme la ville (quand les romains la découpaient en fonction des traverses, cardo et decumanus à la croisée desquelles on plaçait le forum : la ville était faite, ne restait plus qu’à bâtir les maisons autour) : non, on n’est pas sorti. C’est cette énigme qui fait les livres les plus essentiels, parce que ceux-là n’essaient pas de transiger avec le rapport au monde, il l’affronte dans ce qu’il a de plus fuyant : chaque ville est la même ville. Mais impossible de ne pas interroger en retour le principe fondateur : quelle ville serait la ville même qui a rendu (ou rendra) possible toutes les villes ?

« Cet incendie du Hilton comme allégorie de la ville, et la ville comme allégorie du monde : où étions nous, quelle ville, quel monde, qui soudain basculait dans son envers ? » Commence avec le livre [1] cette question qui ne cessera pas ; le livre bâtissant moins une réponse qu’une formulation toujours renouvelée de cette question. Jusqu’à la phrase (rapportée) dans les dernières pages du livre : « L’allégorie n’est pas une forme pour la littérature. » Plaque mouvante de la question, qui n’est pas résolution, mais point de coïncidence du livre et de son projet ?
C’est que le livre ne cherche pas à se donner la forme de l’allégorie pour dire le monde (l’allégorie, c’est une autre manière de dire la même chose), mais pose en amont, la question de l’expérience de la ville comme paradigme du réel : on ne dira pas la même chose, non, par métaphore : on cherchera seulement l’unique forme dans laquelle le réel saura se loger. On trouve une nuit de désoeuvrement, jeté dehors par l’incendie invisible d’un bâtiment, hôtel immense dans les entrailles duquel on erre, un temps, avant de reprendre possession de sa chambre. Et ce qui s’est passé pendant ces quatre heures (rien, littéralement), on en fera le récit pour dire la ville et son chaos.

Allégorie du réel, le livre. Pas forme, non ; mais usage d’un réel qu’on éprouve par le livre — à l’écrire, le réel ne peut se saisir que comme traversée seconde. Ce qu’on arpente d’abord, ce sont des couloirs vides, des patinoires géantes dans lesquelles on entasse la clientèle, des écrivains échoués comme des footballeurs, chacun son salon, et le froid égal pour tous, l’attente. L’écriture, ce n’est pas l’exposition du fait, mais son déplacement qui rendra visible le vide des couloirs, le désoeuvrement en déchiffrement. Et nécessité alors d’interroger ces couloirs comme autant de galeries souterraines de soi, lumières tamisées et moquette étouffant les pas ; dernière question qui retourne et contient (possède) toutes les autres : cet incendie du Hilton comme allégorie de soi ; de là : la ville, comme allégorie de l’incendie du Hilton.

La question fantastique — élément essentiel : que le fantastique ne peut être qu’une question, un doute, ou une hésitation, disait Todorov — se déplace elle aussi. Ce n’est plus sur la porosité entre le réel et l’imaginaire (le travail de Maupassant ou de Poe tout entier dans cette friction), mais entre les différentes couches de réel que le monde a disposées sur lui pour se masquer. « Les villes se construisent selon nos circulations, se stabilisent selon nos densités et mouvements, en tout cas dans leur forme moderne, et c’est bien récent qu’elles ne nous en fournissent plus les signes ni le rêve. » Que la littérature soit signe et rêve, voilà ce qui la rend vitale pour nous qui n’avons pas fini dans les insomnies de traquer dans la ville le chemin qui nous dresse le monde plus vivant.

Dès lors, avec ce déplacement des enjeux du fantastique, on peut reposer l’enjeu de l’allégorie : le récit ne sera pas à clés (ce qui dans l’incendie Hilton est emblématique de notre monde), mais un roman labyrinthique : le chemin qui se perd dans les entrailles du Hilton ne devient plus très différent des routes qu’ébauche, entame et abandonne, et reprend irrésolument l’écriture, de même que la lecture exigée par l’auteur à flux continu. C’est que dans une telle marche (sous ce mot de marche, on ne sait plus si on parle de la ville, de son récit, voire de son écriture, ou de sa lecture), tout est prétexte à traverser l’envers de toute chose, comme se le demandait la première phrase. On est dans ce récit comme devant des blocs successifs, densité opaque de la question première : ce qu’on cherche à retrouver, c’est la présence de la ville, partout dans son vide, son attente, son froid.

« Les chambres du Hilton ne donnent que sur Hilton ». On est face à la ville toujours dans la ville : et qu’on l’écrive, c’est toujours devant la ville écrite qu’on se trouve — on voit avec nos yeux, mais on est dans l’impossibilité de voir ces yeux ; on peut se placer devant un miroir, et ce qu’on voit, dans le vertige de la reconnaissance, c’est simplement des yeux qui se voient. Nous, on est à l’extérieur de ça : on regarde. Et on n’a pas le même regard, pour sûr, quand on est devant le miroir, que quand on marche, qu’on va. Le fantastique, c’est le lieu précis où se déporte l’écriture pour agir sur le paradoxe : la ville est là, on la regarde ; on l’écrit et c’est toutes les villes (saut précisément la ville particulière qu’elle est). Angle mort auquel on n’échappe pas, mais qui fait qu’on y retourne.

Question de voyance, pas de vision.

« Il n’y a pas de roman fantastique sans déambulation dans des lieux vides, la ville, l’hôtel, la maison ou la rue devenus fantômes : il y a des tas et tas d’exemples. » Je pense moi au magistral Roi Cophetua, de Gracq, qui démonte un à un les thèmes et les motifs de ces lieux vides. C’est que Gracq sait bien que le vide n’est pas qu’un thème, un motif. Dans l’incendie du Hilton, aussi : le vide devant lequel on est, c’est moins celui des rues en pleine nuit que le creux abrasif qui est le négatif de la ville, rendant possible le jour. Ville désertée et non pas vide, en fait. Gare immense (ou gare rendu immense par le vide ?) qui n’attend plus de voyageur. Un lieu pour une fonction, c’est l’axiome. Qu’on retire au lieu sa fonction (dans ces nuits de nos grandes villes, la gare, les galeries commerçantes où le narrateur marche un peu, la patinoire de compétition...), il ne reste qu’un espace, inutile. L’écrire change tout, qui redonne une nécessité du dehors même de la vie, quand écrire est mise à mort de l’expérience. Perec a bâti une poétique sur ce vide — jusqu’à rêver une pièce réservé à aucune fonction. Là encore, allégorie de la littérature ? Espace du monde à partir duquel seul est visible l’architecture total du réel.

Figure du livre : un hôtel, un incendie dedans, tout le monde dehors. Et dehors, on attend que ça se termine. Mais rien n’a commencé vraiment qu’une interruption. Interruption qui heurte la marche forcée du réel : heurt en lequel on est rendu à nos propres armes. Littérature comme interruption de l’interruption, qui reprend possession de la vie. Alors, la ville comme allégorie d’elle même ? Mais la boucle n’est pas bouclée, elle repart (elle n’est ici où je l’écris, qu’une boucle moins fermement attachée au livre, et à laquelle je m’empare — moi comme d’autres.

Figuration du livre : l’errance dans laquelle on est pris, à le lire, (impression vertigineuse d’un livre ouvert en d’innombrables endroits ; le visage du vieil écrivain, ou les corps des frères Rollin, et au pli du livre, ce curieux excursus de Dreux, stage permis de conduire : à chaque fois, communauté invisible créée par l’instant, le lieu : la ville comme relation) ; errance linéaire cependant, parce que la lecture organise tout cela ensuite en ligne droite. La ville comme couloir qu’on suit un pas après l’autre (la ville comme une seule rue qui posséderait plusieurs angles).

Trajectoire fantastique : celle qui intercepte la possibilité du monde sans jamais se superposer au récit que le monde fait de lui-même ; trajet qui fait le récit de sa diction quand elle veut formuler le geste qui prend possession du dehors. Littérature : départ, marche en avant du monde qui le fait exister à mesure qu’on le disperse dans le dos. Friction des corps, celui qui éprouve l’expérience, celui qui l’écrit : au-delà, l’élan qui rend possible une réappropriation. Qu’on nomme ce geste écrire, lire, ou marcher. Le monde brûle. « Moi, j’étais parti marché dans la ville. »

arnaud maïsetti - 17 septembre 2009

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