Écrivain, public | « quelque travail impossible à réaliser »
8 mai 2013



Un vieux métier, le plus vieux du monde, avec l’autre – peut-être . De parler pour les analphabètes, disait à peu près Artaud, et c’est vrai : de parler pour eux, dans leur langue même, leur donner des mots. J’imagine : le type qui marche dans les villes et propose ses services : c’est tant. Et qui s’en va, après. Pendant quelques jours, il a posé sa table dans un coin de rue, et il a attendu qu’on vienne : on vient toujours – des papiers à remplir, des lettres à envoyer, lui il sait faire. Il écoute. Pour signer, il demandera à l’autre de faire une croix, en bas, ou de poser son pouce recouvert d’encre, sur la dernière page.

On n’a plus les souvenirs, mais on possède encore des images de cela, et des sublimes.

Il y a aussi des livres qui en parlent : je me souviens Des Paysans de Balzac.

Puis, ses triples fonctions d’écrivain public de trois communes, de praticien de la justice de paix, de joueur de clarinette, nuisaient, disait-il, aux développements de son commerce.

Je me souviens, c’est un roman inachevé, c’est pour cela que je l’avais lu : il y avait ce personnage, au fond, de l’écrivain public, comme il jouait en miroir de tout, de l’auteur non seulement, mais aussi du livre, et de son inachèvement – je me souviens qu’il disparaissait, avant la fin inachevée du livre. Peut-être que Balzac voulait lui faire reprendre sa clarinette, on ne saura pas.

Des écrivains comme cela, il en existe bien sûr encore aujourd’hui, on ne sait pas combien de terres où écrire est une lutte, un impossible, mais on les imagine plus nombreuses que les nôtres.

Pour nous, apprendre à écrire n’est qu’un souvenir d’enfant, ses contraintes, sa longue parenthèse d’ennui entre deux courses dehors, la lumière qu’on ne voit que derrière la vitre, et pas du bon côté, le temps mort, et l’application – aucun émerveillement à apprendre à écrire.

(Mais j’ai encore en image, très enfant, cette jeune fille, plus âgée, même si à peine : mais elle était de l’autre côté de la vie, puisqu’elle savait écrire : et d’ailleurs, ce soir-là, très chaud, plein de jour encore, elle écrivait sur le sol à la craie, dans la rue : je lui avais demandé d’écrire pour moi, et j’avais prononcé des phrases, ce qui me venait, et elle, elle le faisait, écrire, et je regardais : j’avais eu l’impression d’écrire, ce soir-là : quand je me penchais sur le sol, je voyais des signes, mais je ne pouvais les comprendre : c’était moi, pourtant, qui en était l’auteur. Elle, à genoux sur le sol, pleine à mes yeux du pouvoir qu’elle détenait, oh combien j’en étais éloigné, et sûr d’en être tenu toujours à distance (en effet : plus jamais je n’écrirai dans cette force [1]) : j’ai encore le souvenir, comme d’une blessure, cette joie d’avoir écrit à travers elle, et comme je m’étais moi-même dépossédé de ce miracle, j’en jouissais plus vivement, plus douloureusement d’en avoir été écarté. Peut-être que ce premier texte, sur le sol, écrit par une autre, c’est lui que je rejoins quand j’écris, comment le saurais-je maintenant que plus jamais dans ma vie je ne serai incapable d’écrire)

Dans nos villes, évidemment, cela existe encore, ces écrivains pour les autres – me semble qu’ils se sont spécialisés vers rédaction de mémoires, souvenirs ; puis il y a les écrivains publics de luxe, pour vedettes qui ne peuvent aligner deux mots mais signent leurs biographies de trentenaires écrits par d’autres : des écrivains publics sans nom, des ghost writers, le mot est juste, en anglais.

Mais quand on croise une boutique, dans une ville minuscule comme celle-ci, on se dit : écrivain public, ça existe vraiment.

Dans les pages que j’ouvre, ici, c’est souvent cette impression : que c’est pour moi, l’atelier seulement (et par exemple, hier soir, dans le retard insensé du train, ai mis au propre sur la page de l’iPad un texte de longtemps composé mentalement en moi, et que j’ai dans la nuit publié sur le site, et vite retiré ce matin : parce que déposé dans le dehors, je me serai interdis de le reprendre – il y a des textes qu’on garde dans le noir pour mieux les rêver).

Ici, on compose pour soi seul d’abord des mots qui pourraient être capables de nommer telle expérience, capable, si elle est juste, d’être celle d’un autre, au hasard. On n’aura alors fait que voler, oui, comment faire autrement : parfois on vole ce qu’on ignore, c’est là qu’on est le plus juste. Pour cela, il faut voler au plus près de soi, d’abord. Et quand c’est juste, on le sait, c’est justement lorsque s’échappe cette expérience précise, je crois. C’est évidemment impossible, cette recherche de soi dans l’autre, et de l’autre par soi : c’est pour cela qu’on écrit, aussi.

(La leçon de l’écriture du théâtre, pour moi (entendue d’une amie qui nommait si justement cela : et évidemment, ce devait être d’une autre que je devais entendre l’évidence que je portais en moi sans pouvoir la dire) : au théâtre donc, être sans cesse vigilant de ne jamais prêter la parole à quelqu’un d’autre qu’au personnage, et lui donner toute sa chance, c’est ne jamais se préférer à lui. Mais c’est par ses mots qu’on parle, oui : et finalement, tout se renverse. L’écrivain public de nous-mêmes, ce sera lui, le personnage.)

Tout ce passage, de soi à l’autre, qui nous dessaisit de nous-même. Même si toujours c’est de soi qu’il s’agira, pourtant. À la table au milieu de la rue, pour l’écrivain public qui recueille les mots des autres, les histoires de passage, et pose des phrases sur elles, avec ses mots : est-ce qu’il est possible le retrait total de lui-même ? Est-ce qu’il lui est possible d’oublier que c’est lui qui écrit, son poignet qui dessine dans l’air ces mouvements étranges et minuscules qui servent à faire une lettre après l’autre les mots de l’autre ? Et puis, il y a le choix des mots pour dire la même chose : et entre celui qui prendra le mot le plus concret, celui qui ira vers le plus long, ou le plus imagé, est-ce que ce n’est pas déjà prendre position dans le réel ? Est-ce que ce n’est pas concilier la vie pris dans le champs de force interminable de l’autre ?

On est sur le net comme des écrivains publics de soi – ce qu’on lance, insectes de proie des navigateurs & des moteurs de recherche, nous appartient absolument, dans la mesure où on s’en déleste. (À l’instant, François Bon achève l’écriture (la réécriture) de son Proust, parution en septembre : c’est un mot sur twitter qui me le dit, vingt-et-une heure vingt-sept ce mercredi soir – espace public pour écriture privée, comme on le dit, et ce qu’on partage, c’est aussi déjà une expérience de lecture, de vie ?)

De Kafka, c’est toujours l’exemple qui me peuple, être sûr que le journal avait forme de blog. Que Max Brod aurait publié sur site anonyme peut-être, et du vivant de son ami, peut-être. Pareil pour les textes, les derniers, de Michaux. Et impensable que Duras n’aurait pas trouvé là une forme adéquate à sa langue et à sa pratique – elle, si attachée au livre, mais davantage peut-être au bruissement du monde dans lequel elle enveloppait son écriture. Et de tout cela, penser à l’écrivain public, aux silhouettes tracées par Balzac.

s’il n’a pas apporté quelque travail impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant seulement les difficultés, un écrivain est donc obligé alors de tourner dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de compter les gros arbres.

Compter les gros arbres, c’est évidemment écrire : le travail préparatoire, la présence au monde, sa disponibilité au moindre frôlement – faire réserve de corps et de bruits, provisions d’images, de désirs. C’est là, le travail, déjà. Alors, on compte les gros arbres, encore, et on n’a pas fini – pas seulement parce que les arbres continuent de pousser, ou pour pauvrement en établir le compte, vérifier la vérité, mais parce que si personne ne peut les compter, comment les voir, et comment adosser sur eux les histoires qu’en passant ceux qui les portent viennent déposer, signe qu’ils appartiennent à ce monde qui a vu les arbres pousser – on date l’arbre aux signes laissés sur le tronc, je crois.

Écrivain public, celui qui vient recueillir les fables des autres, pour d’autres que lui. Je ne vois pas ce qu’on fait d’autre, à lire ainsi les journaux pour essayer de comprendre le monde, et chercher à le lire davantage en l’écrivant, nous tissés de toutes ces histoires, de tous ces autres qui les ont traversées. Je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre que de s’arracher de soi pour rejoindre ce qui manque dans la langue des autres, et qu’on pourrait, modestement, nommer.

Pour les alphabètes qui savent écrire des mots, mais pas les nommer, ni nommer les histoires de ce monde, écrire pour que ce monde soit lisible, encore, et le compte des gros arbres, dessinant les perspectives perdues où là-bas, quelqu’un apprend à marcher, et plus loin, là où on plante d’autres arbres, ou du persil que personne ne verra, presque personne.

La boutique, un mardi après-midi, était fermée (il y avait sur la vitre les reflets déposés des hommes et des femmes passant dans cette rue qui n’était qu’un passage vers la place, et qui rapidement s’éloignaient derrière mon reflet).


arnaud maïsetti - 8 mai 2013

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[1Je pense à ce passage dans L’été 80 de Duras, où elle situe l’âge de l’enfant du récit, évidemment juste avant l’apprentissage de l’écriture : juste avant que pour toujours pèsera sur lui l’effarement de ce savoir qu’il est impossible d’oublier :

car l’enfant ne sait pas écrire encore, ni lire ni rien, il ne sait encore rien de ces choses qu’il va maintenant très vite savoir, dans un an tout au plus, et cela pour toujours ensuite, jusqu’à sa mort.

 »

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