et les pavés sont tous sanglants (Clément Méric)
7 juin 2013




Ne rien dire qui pourrait passer, de loin où l’on se situe, trop loin toujours, pour de l’appartenance de seconde main, ou comme du confort de penser tandis que d’autres meurent. Mais est-ce que, parce qu’on ne se trouvait pas sous les coups de poings et de pieds et les insultes, on serait interdit de parole, de se sentir nous aussi frappés – est-ce que ça impliquerait le silence, et l’aveu tacite que puisqu’on n’était pas frappé, nous, dans le corps, on n’a pas le droit de dire au nom de quoi il l’a été, et que c’était peut-être au nom de ce qui est le plus cher ? Qu’il l’a payé de la vie, ce prix, et tout, qui fait de nous des vivants, nous condamne au silence ?

Comme cela est difficile à démêler, moi je ne dirai rien, je le sais bien, sur ces questions qui sont prétextes aux pires raccourcis. Ceux qui rejettent loin ceux qui agissent tous les jours, près de la ligne de front, de ceux qui ne sont pas sous les coups, et qu’importe s’ils sont d’accord, ils seraient plus coupables que ceux qui frappent, parce qu’ils endosseraient pour eux des luttes auxquelles ils ne participent pas.

Et pourtant, quand il faut penser au nom de quoi ce garçon est tombé, hier, que je lève les yeux sur la ville Avenue de France en regardant son visage que je n’ai connu que lorsqu’il est tombé, je vois la même ville que lui, et le monde autour qui l’enferme aussi, je crois qu’il lui ressemble, je crois.

On parlera beaucoup de ce garçon ces prochains jours, on dira son combat, et comment il en est mort, et on se demandera si cela ne peut pas le justifier (un garçon ne meurt pas à dix-neuf ans, ce ne peut pas être pensable, ce qui meurt à dix-neuf ans est impossible, et toujours la honte est là qu’on se tienne au-dessus de son corps qui commence de vivre, et qui ne bouge plus, c’est tout), on dira tant de choses, on n’en a pas fini.

Il y a juste, qui m’a serré le cœur ce soir, ces paroles lancées à des gens comme moi quand on se disait atteint par cette mort, et qu’on nous refusait la blessure, puisqu’on n’en était pas, de corps, là-bas sous les coups et les insultes. Alibi, c’est le mot ancien pour dire ailleurs : on nous trouvait des alibi pour nous empêcher de l’être, blessé, et atteint. Ce qu’on nous récusait, c’est le droit de reconnaître qu’au nom de ce pourquoi il est tombé, ce pouvait être le nom qu’on avait choisi pour appartenir à ce monde, d’en refuser une part, d’en rêver une autre.

Ce nom qui portait le nom de ce garçon, est-ce qu’on ne peut le porter seulement qu’après avoir fait la preuve des cicatrices ? Ou choisir la tâche de nommer, ce n’est pas aussi endosser le nom et ce qu’il recouvre ? Et ce n’est pas se cacher, derrière les mots, non, c’est dire : peut-être que le langage est un espace de conquête aussi, et de défense, et qu’il y a quelque chose qui s’engage là, une brèche différente, mais qui mérite la peine qu’on lui consacre, et les blessures et les déchirures intérieures qu’on y laisse. Et ça n’empêche pas l’action, au contraire - elle est présente aussi, elle a ses voies de traverse, ses différences, mais ça passe dans le corps : aussi.

Il faut dire cela encore, et le redire, quand on entendra que, des deux camps, c’est un seul en fait (avec cette image idiote : que les extrêmes se rejoignent). Non. Là où l’extrême droite combat, d’arrache pied, l’autre dans son identité culturelle, ethnique, sexuelle, refusant l’altérité au principe même de l’identité, l’extrême gauche a toujours, toujours, combattu l’organisation du monde dans ses mécanismes pour en contester les fondements, inverser le cours, dévier l’ordre des choses au principe de l’universalité en devenir. [1] Renvoyer dos-à-dos les assassins et les morts, c’est assigner aux uns et aux autres une même tâche de violence qui les identifie, alors que le mort porte en lui le désir d’émancipation de l’assassin, qui n’a pour lui que le besoin d’annuler l’autre, en tuant avec lui le monde qui n’est pas le sien.

L’assassinat politique : tuer l’autre dans l’idée qu’il porte, parce que cette idée est la négation même de ce qu’il est, lui, dans son rapport à l’autre qu’il conçoit comme semblable à lui. Tout le contraire est le combat de libération : c’est justement pour l’extension de droits à ceux qui ne sont pas l’identique que luttait le garçon, et ses amis, parce que le semblable n’est ni le même, ni le prochain, mais l’autre radicalement, et par cela digne d’une commune appartenance.

Frère non pas en raison du sang qui coule dans les veines, mais à cause de celui qui sèche sur le trottoir. Tout semblable, ce sang, et semblable aussi, celui qui s’est répandu à saint lazare, à celui de l’assassin. Ce pour quoi luttait le garçon, c’était pour sa libération à lui, à l’assassin.

Le garçon est mort, et peut-être qu’il l’a su, qu’il allait mourir et qu’il a eu très peur, et qu’il ne pensait plus à rien d’autre qu’à cela, ni à l’organisation de la domination économique, ni aux spoliations des terres des paysans dans les pays du sud, ni aux lapidations des femmes, aux lynchages des homosexuels, aux barques qui se renversent remplies jusqu’à la gorge de réfugiés de guerre, aux prisons chinoises, aux couloirs de la mort au Texas et en Iran, à rien de tout cela, et qu’il tombait lentement une dernière fois, et pourtant, tout cela en lui tombait aussi.

Il avait dix-neuf ans, Clément Méric, je ne le connaissais pas ; pensées au corps tombé.


arnaud maïsetti - 7 juin 2013

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[1« L’extrême-gauche exige la justice matérielle entre les hommes. Elle attaque des privilèges et des comportements. Choses qu’on peut changer. L’extrême-droite ne reproche pas aux hommes leurs comportements ou leur accumulation matérielle, elle juge leur être. Et les tue. a symétrie extrême-gauche/extrême-droite n’existe pas, il faut le répéter, le matraquer, l’entrer comme un coin dans la tête médiatique. » Robinson en ville, paroles salutaires.

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