Koltès | l’autre part de sa vie
2 mai 2009



Début 1989 

À Josiane Koltès 

À la droite, c’est le reflet du photographe et à la gauche, le reflet du reflet de je ne sais qui ou quoi. 
Avec tant de reflets mélangés à travers le miroir, que reste-t-il de l’homme ? 
Je t’embrasse.

B.

L’autre part de sa vie

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Lettres, Koltès

Il n’y a de biographies d’écrivains que travaillées contre l’écriture – parce que le mouvement de l’écriture toujours s’empare de la vie pour se constituer contre elle. Parce que l’écriture et la vie ne coïncident pas, mais au contraire l’une prenant la place de l’autre, tour à tour, violemment, circulation irréductible, la vie et l’œuvre ne peuvent s’éprouver que l’une par l’autre, contre l’autre.

« La vie se vit d’un côté et elle s’écrit à l’inverse, c’est à dire que j’ai le sentiment que les choses, les expériences que je vis et les gens que je côtoie à partir du moment où je les écris, je les mets à mort en quelque sorte. (…) Et à partir de ce moment-là, je ferai une œuvre de mort vis-à-vis de cette expérience vécue et vis-à-vis de ces gens que j’ai rencontrés. Non que j’éprouve un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ça. Mais disons que j’éprouve une certaine difficulté à doser l’existence d’une part et à lui garder son indépendance par rapport à l’écriture et d’un autre côté à continuer à écrire. Et je sens des deux côtés, à la fois du côté de l’existence et du côté de l’écriture, une attirance pour vivre l’un et l’autre d’une manière entière et je sais très bien que ce n’est pas possible. »

Entretien radiophonique avec Jacques Lemire (1981)


Ecrire, ce serait le geste commis depuis cette certitude : savoir très bien « que ce n’est pas possible ». Que la vie n’est pas possible entièrement parce qu’il y a écrire : qu’écrire n’est pas possible entièrement en regard de cette vie qu’il faut éprouver entièrement. Qu’il n’est dès lors possible entièrement ni de vivre ni d’écrire. Qu’à cette impossibilité totale, il n’y a pas de réponse, mais une position à partir de laquelle seule écrire et vivre sont envisagés, envisageables.

« Écrire, c’est ne plus mettre au futur la mort déjà passée, mais accepter de la subir sans la rendre présente et sans se rendre présent à elle, savoir qu’elle a eu lieu, bien qu’elle n’ait pas été éprouvée, et la reconnaître dans l’oubli qu’elle laisse (...). » Maurice Blanchot, L’écriture du désastre


Il n’y a pas de biographie d’écrivains possible dès lors – seulement des récits tronqués qui voudraient raconter la vie d’un homme, qui écrit par ailleurs (mais en dehors de la vie : membre fantôme rejeté nécessairement en dehors de la biographie) ; ou seulement des récits mensongers qui voudraient nous faire croire que l’écriture est conséquente de la vie, ou apparente aux événements vécus, ou adaptée de l’expérience. Il y a aussi des biographies impossibles, qui se posent comme tels dans l’énigme qu’elles n’élucident pas – mais formulent et interrogent. [1]

Et puis, il y a ces textes qui ne sont pas l’œuvre, que l’auteur a constitués toute cette vie impossible, textes que l’auteur a produits non en vue de l’écriture, mais comme à côté d’elle, les possibilités ébauchées et échouées, la mise à mort en tension avec ce qui donne naissance à la vie, à l’œuvre.

Ces textes, ils ne peuvent qu’être adressés – ne saurait être qu’adresses, textes envoyés. Non pas à un seul correspondant (on rejouerait l’œuvre bâtie par le/un lecteur), mais à des dizaines – des lettres envoyées ainsi se forment les reflets d’un visage dont toujours une part reste invisible : part qui la constitue, aussi. Parce qu’à chaque destinataire, la possibilité se donne différemment, et l’impossibilité. À chaque destinataire, c’est une donnée sur la vie et l’œuvre qui s’éprouve différemment selon les degrés de relation avec le correspondant. Et quand on se tient devant l’ensemble des lettres, la lecture réorganise les fractions du visage en totalité toujours ouverte : c’est qu’on entend ce qui se tait ici, ce qui se répète avec variations là.

On connaît les correspondances de Flaubert, Nietzsche, Rimbaud – textes qui sont les marges d’une œuvre : marges qui tiennent les pages ensemble. Textes qui raclent l’impossible conciliation avec la vie, le bruit de fond de la vie qui recouvre ; et textes qui en tirent partie – parce que l’écriture ne naît que de ce bruit de fond, obligations imposées par la contingence, les aberrations que l’arbitraire du monde inflige, les hasards qui fondent sa beauté, les douleurs qui l’altèrent, mais qui vont finir par être emportées par la langue.

A Nicole 

Le 5 mai 1975
(…) On ne peut aborder certains sujets, s’intéresser à certains aspects de la vie en gardant les mains propres, et sans se brûler les doigts, et sans se « démolir » un peu à chaque fois.


Que ce soient les accidents à Lagos, les imprévus à Mexico, les grèves qui retardent, les révolutions qui poursuivent le voyageur de Managua à Guatemala City - toute mésaventure est bonheur de rencontres sur la route : des images qui au présent donne du prix et de l’épaisseur à l’expérience, et au futur, sont promesses d’images à venir pour les œuvres auxquelles celles-ci sont destinées, nécessairement, secrètement. Ces lettres conservent ainsi la trace d’un immense sourire - celui d’un homme qui se réjouit des blessures qu’il reçoit parce qu’il sait qu’elles nourriront l’écrivain.


À Évelyne Invernizzi 

Managua, 25 août 1978
(...) Si avec cette impression permanente de songe dans laquelle je me déplace (Mexico — Mangua dans un orage de fin du monde, et le cinéma à coté de ma pension qui titre : El fin del Mundo [note de l’éditeur : End of the World, de John Hayes, 1977], con Christopher Lee, ce qui n’a pas été sans réveiller en moi d’étranges émotions), je ne finis pas par accoucher d’une oeuvre baroque et scintillante, c’est que je suis bon pour me faire agent d’assurances et pour me marier, enfin - et m’établir à Caen ou à Mezières. (...)


La correspondance de Bernard-Marie Koltès publiée ce mois par les éditions de Minuit  [2] regroupe toutes les lettres qui ont pu être retrouvées. Ce n’est ni une sélection ni un choix [3]. Ce n’est pas même une correspondance littéraire : ainsi que l’écrit François Koltès dans la présentation du texte : « Si l’une ou l’autre lettres sont à l’évidence de la plume d’un écrivain, pour la plupart elles relatent simplement sa vie, ses voyages, son travail, avec la parole et le regard d’un enfant, d’un adolescent, puis d’un jeune homme, libre de s’exprimer sans retenue. »

De fait, des lettres de profondes réflexions politiques ou idéologiques côtoient des propos plus anecdotiques, rendez-vous donnés, petits mots laissés sur la table, courriers administratifs, cartes postales vite rédigées. Mais dans ce qui les lie ensemble, c’est comme si chacune avait sa place, son importance, sa nécessité.

Car tout se mêle joyeusement, non seulement dans la succession des lettres, mais au sein même de celles-ci. Ce qui se lit, c’est ce tout dans lequel la vie est embarquée, l’extrême légèreté d’un moment, la grande gravité de l’autre, les traversées que l’on fait et dont on pressent avec une même acuité l’importance ou l’insignifiance, les révolutions sud-américaines comme les rencontres de passage – parce que le pouls du temps bat sa même mesure sur toute chose.

Être poreux aux phrases qu’on entend, aux beautés dont on saura un jour rendre gorge : "la seule morale qu’il nous reste est la morale de la beauté" (entretien au Spiegel, 24 octobre 1988). La douleur de ne se sentir jamais chez-soi n’est pas le prix qu’on paie, mais celui qu’on reçoit.

À Michel Guy 

Carte postale de Salvador de Bahia, janvier 1986
J’y suis et par votre faute, j’y souffre toutes les souffrances qu’un homme sensé est forcé d’endurer devant trop, trop de beauté (celle dont je parle bien sûr ; il paraît qu’il y aussi des cathédrales)
Voici clos le Triangles des Ténèbres – New York – Lagos – Salvador de Bahia, territoire dans lequel j’ai grande envie et hâte de mourir. 
De Salvador de tous les Saints et de tous les Péchés, je vous remercie pour les Saints, et pour les Péchés.
Amicalement, 
Bernard-Marie Koltès

On lit alors la seule (auto)biographie qui soit – c’est-à-dire lacunaire et manquante (les deux tiers de l’ouvrage concernent la période entre 1968 et 1978 : 350 pages – et seulement un peu plus de 100 pages pour 1978-1989, période où Koltès écrit ses œuvres majeures), récit biographique elliptique. De l’ensemble, c’est une même impression de vitesse dans l’écriture au début (trois pièces en 1970-1971, sept en tout entre 1970 et 1976 – et nombre de projets esquissés, avortés, repris, détruits), marquée dans les difficultés par l’urgence d’écrire - l’impérieuse nécessité malgré tout.


À sa mère 

Guatemala, San Pedro, le 25 octobre 1978
(...) Souvent, aussi, je pense aux fois où tu me dis que je devrais faire un travail, plus régulier, plus rémunérateur ; je sais bien. Pourtant, c’est dans des moments comme maintenant - où je suis tellement seul, quand même, et sans affections près de moi - que je constate à quel point écrire, pour moi, est toute ma vie ; c’est cela qui fait mes journées belles, et, quand mon travail a été mauvais, les soirées sont plutôt cafardeuses. J’ai vraiment, et profondément — et j’aimerais tant que tu le sentes, un peu comme moi — le sentiment que c’est ma raison d’être. Rien ne pourrait remplacer cela, et rien, j’en suis sûr ne doit le mettre en minorité dans mon existence. (...)

Ce dont ces lettres témoignent, c’est un rapport aux autres complexe, tendu entre la solitude du travail (la grande solitude intérieure, celle de Rilke, ou différemment, de Faulkner), et les nécessaires liens choisis, suivis, marqués par une fidélité absolue. Se détache la relation exclusive avec la mère – puissante, totale : grandes et belles lettres qui cherchent l’entente plus profonde, secrète, qui lie au-delà de ce qui peut politiquement, idéologiquement, séparer le plus. Relation avec la famille également, centrale, qui nourrit, apaise.

Et il y a les relations fraternelles avec quelques amis élus auxquels Koltès reste fidèle – fidélité qui se porte aussi à quelques lieux : le refuge de Pralognan où lire et écrire, trouver sa langue (1970-1977) ; Strasbourg, les premières mises en scène, l’exaltation à 18 ans : « je suis à la veille de me mettre au service du théâtre » ; Paris ensuite, ville de passage en premier lieu, qu’il tient d’abord en horreur avant de trouver une chambre dans le Paris du quartier de Saint-Denis (1976), puis de la rue Cauchois près de la Place Clichy ; New York – mais jamais de home définitif, sauf dans la musique, qui est finalement l’autre grand voyage de ces lettres (de Bach à Bob Marley).

« Une part de ma vie, c’est le voyage, l’autre, l’écriture »
(entretien avec Michael Merschmeier, 1983).


Les lettres offrent une vue puissante sur cette première part. 
Car au centre de ces lettres, ce sont immanquablement ces voyages : dévouverte de Strasbourg après Metz, et rapidement le Canada et New-York (1968), avant la Russie (pages éblouissantes sur le premier voyage, pendant l’hiver 1973), Prague (1977), l’Afrique et l’Amérique du Sud (1978), etc...

Vitesse de perception et lente attention aux choses qui passent (ces lettres somptueuses écrites dans les ruines de Tikal, ou près du lac Atitlàn, - et au milieu de ce nulle part qui devient centre rayonnant du monde, relecture de Under the Volcano ou des Frères Karamazov, et écriture de Combat de nègre et de chiens avant la lecture intensive, en ascète, de Proust)

New York : le premier départ. Avant de rejoindre la Canada où il est moniteur de colonies de vacances, c’est un jeune homme de 20 ans qui passe dans la grande ville, la traverse à peine quelques heures :


À ses parents, 

Carte postale de New York postée le 28 juin 1968
Arrivé à 5h1/2 à New York 
/ Je prends un bus cette nuit pour Québec. /
Ai passé les quelques heures disponibles dans Manhattan, Broadway, etc… / Démesuré, indescriptible… 
/ Inoubliable, surtout inhumain. /
Vous embrasse. + Vous écrirai de Québec. /
Bernard

Vitesse là encore - écriture qui note, mais en arrière, l’impression du sentiment : la relation qui se crée par l’écriture bien sûr, avec ceux qui sont chers, le partage. Oui, mais après, dix ans après, il y aura La Nuit juste avant les forêts cette vitesse qui s’est imprimée une première fois et qui saura y laisser trace : cinétique de l’écriture qui reprendra possession du monde en retour, depuis la dette que cette première impression aura laissé, en attente de l’expression qui pourra l’accomplir, la réaliser, l’achever (la mettre à mort) ; et il y aura Quai Ouest, la ville qui s’écrit en termes de lieu immobile dans le maelström du monde, elle naît peut-être de ce mot posé dans l’urgence, indescriptible. Charge encore une fois à l’écriture de rendre grâce à cette impossible description d’un monde aperçu en vitesse, lui même déplacé par tant de masses neuves.
Il y a également Londres, pour « aller sur les traces d’Arthur » (22 mai 1970), « rechercher les traces de Rimbe à Camden Town » (10 octobre 1972), se rendre au Mermaid Theater, et au Royal Shakespeare de Stratford, mais toujours : « à la recherche d’un Rimbaud introuvable » (octobre 1977)

Il y a ensuite la Russie (hiver 1973) – et quand il décrit la route, la périple pour traverser l’Allemagne, la Pologne, avant de rejoindre l’URSS, les accidents de la route, les rencontres, j’ai cette impression de lire Nicolas Bouvier en Yougoslavie : ici comme là, l’usage du monde tel qu’il se dit et s’éprouve.


À ses parents 

Moscou, le 20 novembre 1973
(…) La route était couverte de neige, impossible de faire plus de 40 km/h. Heureusement (si j’ose dire), à l’un des nombreux contrôles de police sur la route, à 30 km de la frontière, un camion nous est rentré dedans à l’arrière. Tôle un peu froissée, rien de grave ; mais les flics ont paniqué en voyant qu’on était étrangers. Trois heures sur place en palabres incompréhensibles de part et d’autre ; puis nous sommes allés au village le plus proche ; ils ont mis deux heures à chercher la maîtresse d’école qui se débrouillait en allemand et français. Une heure de plus pour remplir une autre série de papiers. Ce petit incident nous a donné la channe de pouvoir voir des tas de gens que nous n’aurions jamais vu. (…)
Je ne dis rien des gens, des paysages ; c’est le plus extraordinaire, l’Ukraine a une terre noire comme je n’avais jamais vue, des kilomètres à perte de vue de labours, la neige fait un mélange de couleurs là-dessus. Et des gueules, des gueules !

De la Russie, voir Oriol (pour Tourgueniev), Moscou (pour Roublev), Saint-Pétersbourg (« la ville de Dostoïevski, et de tous les endroits où se passent les grands romans ») : comme à Londres, parcours imaginaire, non pas rêvé, mais effectué en Don Quichotte : voir les lieux du monde dont la littérature s’est emparée pour en retour la reconnaître à cette aune.
Il y a également l’Afrique : le Nigeria (fortes pages sur l’expérience des chantiers, d’où naîtra Combat de nègre et de chiens) : expérience de sa place dans le monde - et enfin, et surtout : l’Amérique du Sud : le Nicaragua, le Costa-Rica, le Mexique (le coup d’état au Nicaragua le soir de l’arrivée, et l’aéroport qui se ferme dans le dos, les patrouilles qui circulent dans la nuit, images pour toute une vie : la nouvelle qui s’écrira dans ce flot, signé de l’Hôtel Santana à Managua.) Ces pages envoyées de Tikal, au bord d’un lac, territoire somptueux et terrible - lac qu’on aimerait voir une dernière fois, avant de mourir.

Qu’on ne s’attende pas à lire un journal d’écrivain, un journal d’écriture. Pas un journal du temps passé à le compter. Mais une vue à peine exposée sur la traversée, modeste et à mesure d’homme qui sait sa place, d’un monde secoué.


À Hubert Gignoux 
Ahoada (Nigeria), 11 février 1978
Camarade,
Il m’arrive de craindre une vraie fatalité de l’histoire sur les destins individuels : suffit-il d’une option intellectuelle (même doublée de militantisme) pour que son propre destin soit changé ? – ou : suffit-il d’être communiste pour être dans le camp révolutionnaire ? (…)

Et la même année, au Nicaragua :


À Yves Ferry 

Managua 
25 août 1978
Ma première pensée, cher camarade, du Nicaragua, pour toi. (Si je pouvais te transmettre toute l’angoisse qu’il y a à débarquer dans cet étrange pays, par une nuit d’orage, sans être attendu alors qu’on croyait l’être, et le lendemain d’un coup d’État tout aussi étrange, sans doute tu pourrais t’en servir mieux que moi, pour l’instant !) (…)

Surtout, chaque lettre porte le cachet d’un attachement fort, d’une douceur offerte, d’un sourire attentif : attention souverainement et librement accordée aux êtres et aux choses.


À Josiane et François Koltès 
Managua 
26 août 1978
Mes amours,
Le Nicaragua existe. Je le vois, je le touche, j’y crève de chaleur, j’y ai eu les plus belles peurs de ma vie, et je le quitte bientôt, rassuré qu’il n’y a pas, finalement, à cet endroit du monde, un immense trou.

Des premières difficultés d’argent du commencement, – énormes, pesantes – quand il s’agit de monter les pièces dans ce temple protestant, et soi-même fabriquer les affiches, le décor, payer le maquillage et partir en tournée dans un petit camion en Bretagne, témoigne d’une certitude dans ce qu’on sait porter en soi qui mérite ce qu’on endure, alors. Et le choix de cette vie d’écriture, exclusive, sans travail salarié, est non seulement revendiqué, assumé (malgré des périodes de plus grands doutes), mais il se trouve aussi pleinement et superbement formulé, d’évidence.


À sa mère 

Strasbourg, le 26 mars 1968
(…) J’ai bien reçu ton article sur les « vingt ans ». Tu sembles avoir une vue encore plus pessimiste que moi de la vie… Pourquoi vouloir à tout prix dire que cet âge est la période la plus laie d’une vie ? C’est un âge peut-être de difficultés – certes –, d’indécision. Mais personnellement, je reste persuadé que la vie est ce qu’on en fait, et qu’il n’est pas d’âge qui soit particulièrement malheureux – si ce n’est celui où l’on abandonne la partie – et on peut l’abonner à tout âge. Je ne trouverai la vie laide le jour où je me « mettrai assis » et ne voudrai plus me relever. Pour le moment – pour moi –, vingt ans, c’est l’âge d’une grande décision ; c’est l’âge où je risque ma vie, mon avenir, mon âme, tout, dans l’espoir d’obtenir plus ; c’est l’âge où je travaille « sans filet ». C’est terrible, bien sûr… mais n’est-ce pas cela, « vivre » ? Il me semble que je ne pourrai pas dire, plus tard, d’un air désabusé : « Ah ! si j’avais vingt ans ! » ; je ne crois pas non plus que je pourrais gémir en disant : « vingt ans : une bien triste période… » Je ne souhaite qu’une chose : c’est d’être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin. N’est-ce pas cela, « avoir toujours vingt ans » ? 
Me voici par exemple à la veille de me mettre au service du Théâtre. Je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les « inconvénients ». Et pourtant , je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue. Si j’échoue, je serai un raté, sans nul doute, privé de « situation », de famille, de raison de vivre même, et sans aucune place dans la société. Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au plein sens du terme ; renoncerais-je à tout ce que je peux apporter – si minime soit-il – à tant de gens. 
Je connais ton tourment : je risque mon « âme ». Mais, maman, quel bonheur, n’est-ce pas, si je puis dire à la fin de ma vie, face à Dieu : « Voyez, j’ai risqué – et j’ai gagné ». (…)

Ce que la vie risque dans l’écriture, on ne la mesure qu’en fonction du risque que prend l’écriture en retour à inventer la vie.

Bernard-Marie Koltès est mort en 1989, il venait d’avoir quarante et un ans. A son ami Hammou Graïa, il adresse, en 1986, un bracelet qu’il portait depuis un voyage au Sénégal, gravé du nom par lequel il aimait se faire appeler de ses amis : Cheik Abdallah – et joint ce mot : « je te file mon talisman qui m’a protégé pendant quatre an, avec mon nom, et maintenant, je suis sans protection. »

La vie achevée a clos l’œuvre ; on en connaît désormais les termes, les territoires cependant toujours ouverts par les appels et les ouvertures largement accomplies sur le monde – on ne finira pas de les arpenter parce qu’elle désigne les endroits du monde où la vie est possible. Dans sa belle présentation de l’édition qu’il a lui-même établie, François Koltès, son frère, écrit : « Il n’y a pas de biographie plus juste que celle qu’on peut lire dans ce livre : ce que Bernard a écrit est évident et suffisant ». Les lettres de Bernard-Marie Koltès, sont en effet la juste trace laissée en regard de la vie, et témoignent non pas pour l’œuvre, mais pour une vie qui a pris le risque de s’éprouver, joyeusement, radicalement, puissamment – ce qu’a écrit Koltès en retour, n’appartient ainsi à cette vie que dans cette puissance, cette radicalité, cette joie.


ÀHubert Gignoux 

Ahoada, le 11 février 1978
(…) Voici, pour finir, le rêve que je fais chaque nuit depuis la première de mon arrivée à Lagos jusqu’à la dernière, hier soir : 
Au milieu de ma chambre, à Paris, est un tronc d’arbre tropical, immense. (Ne t’empresse pas de rire : peut-être est-il une symbolique nègre qui règne ici, tout éloignée du freudisme, et dont les clés nous sont secrètes !). Et presque au plafond se trouve cet endroit où les branches rejoignent ensemble le tronc, et forme un cœur. Je monte à l’arbre, plonge ma main dans le creux, et en tire un jouet – dont je croyais avoir oublié l’existence mais dont maintenant je me souviens très bien, et qui doit remonter à ma première enfance. Puis, un à un, je tire du fond de l’arbre, puis jette sur le sol, toute une série d’objets très précis, reconnus au fur et à mesure, comme des tranches de vie ; chaque nuit en découvre un nouveau, très enfoui dans ma mémoire, aucun plus tardif que mes douze ou treize ans ; ainsi à chaque rêve revient une période oubliée sous la forme d’un objet ordinaire que je reconnais, comme des accessoires de théâtre que je tire du creux de l’arbre et laisse tomber sur le sol.
arnaud maïsetti - 2 mai 2009

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arnaud maïsetti | carnets




[1*Cette vie à l’œuvre s’adresse d’abord à notre savoir : que pouvons-nous en penser ensemble, et jusqu’où ? Elle s’adresse ensuite à notre responsabilité : quelle forme d’attention, de discrétion requiert-elle, quelle sensibilité infinie à la limite du témoignage impossible impose-t-elle ? 
Écrire ce mouvement incessant de l’écriture à la vie, de la vie à l’écriture, à la place du tiers, dans l’attention toujours portée au nom de l’autre, suivant ici le mouvement qui, par la littérature et dans l’amitié de Robert Antelme, fait advenir la responsabilité à elle-même, la soumet à une reconnaissance illimitée, tel est au moins, de cette biographie, l’essai. »
Christophe Bident, introduction à Maurice Blanchot, Partenaire invisible (essai biographique)

[2*Il faut saluer le magnifique travail éditorial effectué – plus de 500 pages dans un ouvrage compact et maniable (papier bible) qui offre une présentation des lettres en tous points remarquable...

[3*Plusieurs lettres avaient été publiées auparavant : un choix de lettres de jeunesse (Lettres de Saint-Clément et d’ailleurs - les années d’apprentissage (1958-1976), éd. Bibliothèque-médiathèque de la ville de Metz) notamment, et quelques unes en revue (dont la fameuse lettre dite "d’Afrique" à Hubert Gignoux)

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