Le Client #2 | « Cependant je n’ai pas, pour vous plaire, de désirs illicites. »
16 juillet 2013




Le Client #2


Seconde réplique du Client

« 
Cependant je n’ai pas, pour vous plaire, de désirs illicites. Mon commerce à moi, je le fais aux heures homologuées du jour, dans les lieux de commerce homologués et illuminés d’éclairage électrique. Peut-être suis-je putain, mais si je le suis, mon bordel n’est pas de ce monde-ci ; il s’étale, le mien, à la lumière légale et ferme ses portes le soir, timbré par la loi et éclairé par la lumière électrique, car même la lumière du soleil n’est pas fiable et a des complaisances.

Qu’attendez-vous, vous, d’un homme qui ne fait pas un pas qui ne soit homologué et timbré et légal et inondé de lumière électrique dans ses moindres recoins ? Et si je suis ici, en parcours, en attente, en suspension, en déplacement, hors-jeu, hors vie, provisoire, pratiquement absent, pour ainsi dire pas là - car dit-on d’un homme qui traverse l’Atlantique en avion qu’il est à tel moment au Groenland, et l’est-il vraiment ? ou au cœur tumultueux de l’océan ? - et si j’ai fait un écart, bien que ma ligne droite, du point d’où je viens au point où je vais n’ait pas de raison, aucune, d’être tordue tout à coup, c’est que vous me barrez le chemin, plein d’intentions illicites et de présomptions à mon égard d’intentions illicites.

Or sachez que ce qui me répugne le plus au monde, plus même que l’intention illicite, plus que l’activité illicite elle-même, c’est le regard de celui qui vous présume plein d’intentions illicites et familier d’en avoir ; non pas seulement à cause de ce regard lui- même, trouble pourtant au point de rendre trouble un torrent de montagne, - et votre regard à vous ferait remonter la boue au fond d’un verre d’eau - mais parce que, du seul poids de ce regard sur moi, la virginité qui est en moi se sent soudain violée, l’innocence coupable, et la ligne droite, censée me mener d’un point lumineux à un autre point lumineux, à cause de vous devient crochue et labyrinthe obscur dans l’obscur territoire où je me suis perdu.

(etc.)

 »


arnaud maïsetti - 16 juillet 2013

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