Usage du net
10 novembre 2009


Aujourd’hui, Constance Krebs a remis son rapport que le Motif lui a demandé sur les écritures numériques, ses usages et ses perspectives de développement.

Je me permets de reprendre ci-dessous le texte qui porte la trace de notre conversation (et parce que je garde le souvenir d’une conversation, et des plus riches, j’aurais aimé ajouté aussi les questions, remarques, et relances de Constance... ?), texte qui se trouve dans le Livre Blanc du numérique.

Merci à elle de m’avoir permis de formuler ces questions qui demeurent, toujours, à l’état de questions : pas un état des lieux, encore moins un bilan des pratiques, mais toujours une manière de dire les usages qui façonnent aujourd’hui, pour une part, la relation aux autres, à la langue.

J’ajoute que la seule manière de répondre vraiment à ces enjeux, c’est moins d’en parler que de l’éprouver, de l’intérieur, en fabricant peu à peu l’usage de notre usage.


« … Il nous faut faire preuve de patience, de pratique, de persévérance. Pour les enfants, qui sont nés avec Internet, ce sera bien plus simple, mais pour nous… Tout cela est une dynamique. Quand les digital natives s’empareront véritablement de l’outil numérique, Internet va prendre une dimension supérieure, et nous serons bien forcés de suivre...

Et en même temps, eux comme nous, on se heurtera toujours à notre impuissance. C’est la même chose quand on écrit : on construit avec nos bornes — on construit nos phrases avec un réservoir fini de mots, de même construit-on nos sites, avec un réservoir fini de compétences techniques : mais ce qui compte, ici comme là, c’est d’éprouver nos limites, pour en faire notre territoire. La technologie nous pousse à aller jusqu’à l’extrême limite de notre impuissance.

Il faut tout tenter ; on apprendra de tout cela. Il faut donner à l’erreur sa grande chance. Il ne faut pas attendre qu’on nous impose l’outil : il faut nous rendre maître et possesseur de l’espace dans lequel on parle : si nous ne le faisons pas, dans quelques années, ce sera des géants industriels (type amazon, google, microsoft ?) qui s’empareront de ces outils et les formateront pour leurs besoins – et non les nôtres.

Il faudrait dès aujourd’hui que les auteurs façonnent ces espaces (leur site, etc.) parce qu’il est fondamental que l’espace soit occupé lorsque ces géants voudront l’investir... Que ce soit les gens du milieu qui réfléchissent à ça est même vital. Agissons localement.

Une sensibilité technique, très étonnante, apparaît. La langue est un outil. Construire un site, c’est construire un espace. Deleuze et Guattari définissait le territoire en partie comme un espace qu’on choisirait pour vivre et pour mourir. La déterritorialisation du Net, son absence de territoire réel, permet justement de trouver partout un espace pour vivre, pour écrire.


Internet, c’est un milieu, non au sens d’endroit stable, d’entre-deux consensuel, mais en terme d’espace de relation, d’échange – au sens où ces mêmes philosophent l’emploient dans Mille Plateaux :

« C’est que le milieu n’est pas du tout une moyenne, c’est au contraire l’endroit où les choses prennent de la vitesse. Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l’une à l’autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l’une et l’autre, ruisseau sans début ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu. »

Internet, pour la création littéraire du moins, c’est à la fois le lieu de l’échange et sa vitesse, c’est à la fois l’outil qui met en relation, et l’articulation des mondes qui fondent la relation.
C’est cela qui est merveilleux. Je n’ai jamais rencontré autant de gens, autant de travaux qui m’aident en retour à travailler, à lire et à écrire. Musique, livres, j’ai soudain accès à une richesse culturelle sensible, esthétique…

Internet n’est pas un espace de la solitude et du renfermement : c’est celui de la relation, totale, immédiate, constante. La solitude est celle du travail, de l’élaboration lente et personnelle de sa langue : la relation est ce qui donne sens, littéralement, à ce travail, à cette langue qui nous permet de reconnaître et de partager le monde.

C’est un monde entre, qui crée la relation : L’art, c’est ce qui rend la vie plus belle que l’art, a-t-on dit. Eh bien, le Net c’est cela. Chez les auteurs et les artistes que j’aime, la rencontre est une pratique, et cette pratique est engagée dans un rapport au monde, dans un rapport au corps. Cette rencontre avec des pratiques qui me sont essentielles, je la fais sur la Toile.

Pour terminer, je citerai cette phrase de Koltès (qui n’a pas connu Internet), phrase qui me porte et m’interroge, qui me fait dire en retour combien internet est un formidable espace de réappropriation du monde, immense page blanche où tous nous avons la charge, par des moyens différents, de raconter un peu le récit de ce monde :

« Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous. » Cette tâche, Internet nous permet de l’endosser parce qu’il est plus qu’un instrument qui nous permet de raconter, il est l’interface où la reconnaissance se fait, et l’appartenance et le partage. “

arnaud maïsetti - 10 novembre 2009

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