faire continuer le monde (les cris psalmodiés dans les rires)
21 juillet 2013



Au fond, hors de l’image, à gauche (à jardin) : un type fait des tours, c’est une tradition depuis si longtemps – clown public, mime, amuseur de galerie –, il y a en cercle qui le regardent plus de trois cent personnes, peut-être plus — c’est qu’au pied du Palais des Papes, une heure avant le spectacle, il y a foule ici, oui, désœuvrée, qui attend, prête déjà pour le spectacle et puisqu’on lui en donne un (qu’elle n’attendait pas), et pour lequel elle n’a pas payé, elle est là, et comme le type fait le travail, elle rit, et de bon cœur – à quelques dizaines de mètres, comme posé à la parallèle, il y a cet autre (est-ce une femme), et les gestes qu’il fait, c’est seul, ou seule.

Pas vraiment seul en fait, il y en a peut-être d’autres comme moi, posés en attendant neuf heures, loin du clown pour s’en protéger (mais la grosse musique et les rires gras nous atteignent quand même évidemment), qui regardent cet homme, cette femme, faire ces gestes là ; seulement, il n’y a personne, vraiment personne pour se poser face à lui et suivre les gestes ; parfois un ou deux s’arrêtent, curieux, ou comme moi le prennent en photo (quand je verrai une jeune fille le prendre en photo, j’arrêterai immédiatement, blessé de me voir en miroir ainsi) : mais sinon, non, c’est vraiment seul qu’il restera, et il restera jusqu’au bout de ses gestes.

Pendant que le clown faisait le plein (de rires gras et tout à l’heure d’argent, je verrai en passant par hasard la mallette pleine de pièces que la foule aura déposées pour prix de l’ennui passé convenablement), l’homme ou est-ce une femme, faisait autre chose, mais à la même place ou presque : les gestes dans l’air, erratiques comme semblant obéir pourtant à une loi précise, ordonnée, liturgique, exécutés dans quel but ?

je me dis : peut-être que cet homme, cette femme, fait ces gestes par un devoir supérieur, que s’il, elle, ne les faisait pas, à heures fixes, à certains jours, dans certains lieux, le monde cesserait de rouler sur lui-même, et les saisons de battre, ou la lune de passer, ou les bêtes sauvages d’équilibrer le silence et les bruits, ou toute autre chose d’impérieux et de vital pour nous tous, et que cela, nous l’ignorons, tandis que lui, elle, danse maladroitement les gestes dans le bruit de fond de la musique stupide, du clown impeccable et efficace, des rires gras et de l’attente vague.

Je me demande, ensuite, qui l’emporte : et si le clown a évidemment raison (je verrai la mallette tout à l’heure, mais je sais déjà qu’elle sera pleine rien qu’aux rires) sur la marche du monde tel qu’on l’a construit tous ces siècles, je sais bien que c’est lui, elle, qui vainc finalement, à cause de l’absolue vacuité de son action, à cause de la tragédie manifeste, magnifique, et non pas en raison de l’incontestable échec de sa présence ici, mais bien parce que lui, elle, ira jusqu’au bout de cette présence, et non de cet échec.

Les cris qu’il pousse, qu’elle lance (les chants qu’il, elle psalmodiait), étaient sublimes (la voix étranglée). Si j’ai pris ces photos, c’est pour ces cris seuls, et non pour l’échec, ni pour la tragédie ; il faut me croire.

arnaud maïsetti - 21 juillet 2013

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