Michel Houellebecq | Jacques Prévert est un con
8 août 2013


J’ai une tendresse particulière, pour Michel Houellebecq. À cause de certains passages dans Plateforme, des dernières pages de La Possibilité d’une île – ou cette manière radicale d’utiliser le langage de la platitude du langage informationnel contemporain pour traiter des mêmes thèmes que les pré-romantiques. Je ne sais pas si cela me rend plus obscène encore le discours des publicitaires et des commerciaux, ou plus désespérés encore les pré-romantiques, mais c’est en tout une forme de pathétique qui à mes yeux rend Michel Houellebecq aimable, et son échec, absolu, incontestable, pas même contesté par ses livres et leur auteur : livres qui me semblent comme ces suicides répétés qui perdent espoir en eux-mêmes à mesure qu’on les sauve. Il y a aussi certains textes de Michel Houellebecq qui le sauvent de lui-même (qui sauvent la tendresse que j’ai pour lui serait plus juste : je n’ai finalement rien à dire sur l’œuvre de Michel Houellebecq, quelle qu’elle soit, s’il en est une, et si considérable et dérisoire qu’elle soit, considérable parce que dérisoire peut-être) : quelques passages dans Interventions. Celui-ci notamment, et en raison précisément d’une courte remarques sur Artaud – qu’aucun Michel Houellebecq n’aurait pu formuler, sauf Michel Houellebecq lui-même.


Cet article est paru dans le numéro 22 (juillet 1992) des Lettres françaises.

Jacques Prévert est quelqu’un dont on apprend des poèmes à l’école. Il en ressort qu’il aimait les fleurs, les oiseaux, les quartiers du vieux Paris, etc. L’amour lui paraissait s’épanouir dans une ambiance de liberté ; plus généralement, il était plutôt pour la liberté. Il portait une casquette et fumait des Gauloises ; on le confond parfois avec Jean Gabin ; d’ailleurs c’est lui qui a écrit le scénario de Quai des brumes, des Portes de la nuit, etc. Il a aussi écrit le scénario des Enfants du paradis, considéré comme son chefd’œuvre. Tout cela fait beaucoup de bonnes raisons pour détester Jacques Prévert ; surtout si on lit les scénarios jamais tournés qu’Antonin Artaud écrivait à la même époque. Il est affligeant de constater que ce répugnant réalisme poétique, dont Prévert fut l’artisan principal, continue à faire des ravages, et qu’on pense faire un compliment à Leos Carax en l’y rattachant (de la même manière Rohmer serait sans doute un nouveau Guitry, etc.). Le cinéma français ne s’est en fait jamais relevé de l’avènement du parlant ; il finira par en crever, et ce n’est pas plus mal.

Après la guerre, à peu près à la même époque que Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert a eu un succès énorme ; on est malgré soi frappé par l’optimisme de cette génération. Aujourd’hui, le penseur le plus influent, ce serait plutôt Cioran. A l’époque on écoutait Vian, Brassens... Amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, babyboom, construction massive de HLM pour loger tout ce monde-là. Beaucoup d’optimisme, de foi en l’avenir, et un peu de connerie. À l’évidence, nous sommes devenus beaucoup plus intelligents.

Avec les intellectuels, Prévert a eu moins de chance. Ses poèmes regorgent pourtant de ces jeux de mots stupides qui plaisent tellement chez Bobby Lapointe ; mais il est vrai que la chanson est comme on dit un genre mineur, et que l’intellectuel, lui aussi, doit se détendre. Quand on aborde le texte écrit, son vrai gagne-pain, il devient impitoyable. Et le « travail du texte », chez Prévert, reste embryonnaire : il écrit avec limpidité et un vrai naturel, parfois même avec émotion ; il ne s’intéresse ni à l’écriture, ni à l’impossibilité d’écrire ; sa grande source d’inspiration, ce serait plutôt la vie. Il a donc, pour l’essentiel, échappé aux thèses de troisième cycle. Aujourd’hui cependant il rentre à la Pléiade, ce qui constitue une seconde mort. Son œuvre est là, complète et figée. C’est une excellente occasion de s’interroger : pourquoi la poésie de Jacques Prévert est-elle si médiocre, à tel point qu’on éprouve parfois une sorte de honte à la lire ? L’explication classique (parce que son écriture « manque de rigueur ») est tout à fait fausse ; à travers ses jeux de mots, son rythme léger et limpide, Prévert exprime en réalité parfaitement sa conception du monde. La forme est cohérente avec le fond, ce qui est bien le maximum qu’on puisse exiger d’une forme. D’ailleurs quand un poète s’immerge à ce point dans la vie, dans la vie réelle de son époque, ce serait lui faire injure que de le juger suivant des critères purement stylistiques. Si Prévert écrit, c’est qu’il a quelque chose à dire ; c’est tout à son honneur. Malheureusement, ce qu’il a à dire est d’une stupidité sans bornes ; on en a parfois la nausée. Il y a de jolies filles nues, des bourgeois qui saignent comme des cochons quand on les égorge. Les enfants sont d’une immoralité sympathique, les voyous sont séduisants et virils, les jolies filles nues donnent leur corps aux voyous ; les bourgeois sont vieux, obèses, impuissants, décorés de la Légion d’honneur et leurs femmes sont frigides ; les curés sont de répugnantes vieilles chenilles qui ont inventé le péché pour nous empêcher de vivre. On connaît tout cela ; on peut préférer Baudelaire. Ou même Karl Marx, qui, au moins, ne se trompe pas de cible lorsqu’il écrit que « le triomphe de la bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque et de la sentimentalité à quatre sous dans les eaux glacées du calcul égoïste [1] ». L’intelligence n’aide en rien à écrire de bons poèmes ; elle peut cependant éviter d’en écrire de mauvais. Si Jacques Prévert est un mauvais poète c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps ; aujourd’hui sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire ; c’est-à-dire, fondamentalement, un imbécile.

Les « eaux glacées du calcul égoïste », nous y barbotons maintenant depuis notre plus tendre enfance. On peut s’en accommoder, essayer d’y survivre ; on peut aussi se laisser couler. Mais ce qu’il est impossible d’imaginer, c’est que la libération des puissances du désir soit à elle seule susceptible d’amener un réchauffement. L’anecdote veut que ce soit Robespierre qui ait insisté pour ajouter le mot « fraternité » à la devise de la République ; nous sommes aujourd’hui en mesure d’apprécier pleinement cette anecdote. Prévert se voyait certainement comme un partisan de la fraternité ; mais Robespierre n’était pas, loin de là, un adversaire de la vertu.


arnaud maïsetti - 8 août 2013

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




[1La Lutte des classes en France.

par le milieu

_Jacques Prévert _Michel Houellebecq _pages