Aller (de la colère)
21 juillet 2009


Reprise de ce texte avec un autre titre et dans sa version intégrale (un extrait a constitué la support écrit de la lecture / projection vidéo surgissements, nuit (du collectif persona production)), dans cette partie du site ; pour cette version, le titre change nécessairement, lié plus frontalement à ce que cet espace, dans le site, essaie d’explorer.

Et puis la lumière frappe le sol une dernière fois. Une seconde plus tard, c’est autre chose, on se retrouve autre part. C’est : la nuit qui tombe comme de si haut ; c’est : ce qui tombe avec elle et qui s’écroule sur ma poitrine : et puis, c’est aussi, bien sûr : vers où la chute m’entraîne, vers où ce qui tombe s’écroule et m’entraîne.

Il n’y a pas de raison – on se retrouve là : chacun a ses raisons, et chacun a ses raisons de ne pas en avoir. Sur la place des Innocents, il y a ceux qui sont là pour quelques heures depuis des années ; il y a ceux qui viennent d’arriver et ne resteront pas plus longtemps ; et puis il y a ceux qui comme moi sont arrivés là crachés par le jour sans pouvoir bouger, et qui regardent parce qu’il n’y a pas de raison de se trouver à un autre endroit de la nuit qu’ici où le jour les a fixés, et qu’ici est l’endroit où passer la nuit entière à la regarder passer sans raison plus que celle ci : de la voir arriver quelque part.

La place devant laquelle je me tiens n’est pas la même que celle que l’on a écrit sur la plaque posée à même la fontaine. On n’y lit rien de sa densité, de l’opacité que la noir creuse en elle, on n’y lit rien du froid qu’il fait et appesantit chaque chose ; et le type en face de moi, qui marche de long en large dessine plus qu’un schéma la géométrie de cette place qui obéit à ses pas, s’allonge et raccourcit à mesure de ses allers et venues, tête penchée, mains enfoncés dans les poches. On n’y lit rien. On a nommé le lieu depuis l’histoire passée qui s’efface sous les pas de ce type.

La porte derrière moi bat, et ne s’ouvrira pas. La porte derrière moi du jour qui vient de battre ne s’ouvrira plus, je le sais bien. Ce qui commence, c’est une autre durée, c’est une autre façon de durer dans l’espace : c’est une autre densité des lieux et des heures ; oui, je le sais bien. Ce qui commence, c’est l’autre nom du jour, c’est l’autre manière de nommer, qui est celui des types qui dans le froid et l’opacité, dans la fatigue, la tête penchée, creuse les places pour en chercher l’endroit exact où la nuit va tomber.

Dans cette nuit, cette place au centre exact de la ville (au centre exact du monde), il y a tout ceux qui passent ; il y a tout ce qui va se nommer.

Si je vais en ce lieu, ce soir, c’est que je ne sais pas où aller. Sinon, je serais resté chez moi. Mais je suis là. Il ne fait pas encore froid – décidé d’être ici plutôt qu’ailleurs. Ici plutôt qu’ailleurs est une décision qui ne s’est pas prise : ici est toujours l’endroit où je suis, et la parole possible, quand c’est ailleurs qu’il faudrait être. Ici est le seul endroit qui existe. Ce n’est pourtant pas l’heure d’être ici. Personne n’est ici. Je voulais marcher pour sortir de chez moi, et rencontrer quelque chose de suffisamment dur et froid, qui m’aurait fait tomber. Je ne sais pas. J’attends. Quand je pense à ce qui m’est arrivé, je me dis que ça n’a pas commencé, et cependant je sens bien que c’est la fin de tout, que tout autour de moi s’effondre comme un rideau rouge et noir. Demain il fera sans doute jour. Ça ne me fait rien. Je n’ai rien fait pour soutenir au-dessus de ma tête cette chape de plomb qui tout à l’heure va s’écraser sur le monde, cette chape d’étoiles, de corps qui m’ont peu à peu étouffé. Quand ça va reprendre, ici ne sera plus vraiment là où je suis – quelque part, l’organisation du monde, les marches forcées des habitudes, des organes spécialisés dans le décompte du temps, partis, médias, communautés abjectes.

Ce qu’il faut de fatigue pour avancer dans ce couloir, je l’ai ; ce qu’il faut de pensée pour cesser de penser : et de mémoire pour repousser l’oubli – et de tout ce qui serre dans la gorge pour arrêter de parler : je l’ai, et pourtant – ça ne suffit pas. Je me tiens au plus près du pas prochain qui m’éloignera d’ici : et qui ne fait que disposer la ville autour de moi, encore et toujours. Et pourtant. Un pas après l’autre, ce que je traîne avec moi, c’est toujours un peu d’ici que je pose sous la chaussure, et qui ne me quitte pas – on ne part pas, non – on ne part pas. Et comme je traîne la ville, encore, derrière moi, combien je traîne avec moi, toujours et toutes les villes semblables, les mêmes ornières qui tracent les directions et imposent. « Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. ». Allons la colère, et c’est toujours cette fatigue que j’ai et qui ne suffit pas pour m’assommer, c’est toujours des souvenirs qui pèsent, et des mots qui portent sur les choses pour les effacer. Allons la marche ! et les crachats sur toutes possessions.

Latéralité de la nuit, horizontalité de sa lumière opaque et vitreuse, surgissements à rebours de ce qui la constitue, de ce qui la défait : ce qui la constitue est précisément ce qui la défait, mailles après mailles, tissu élimé dans le¬quel je suis pris, toile qui m’entoure. Quand de l’autre côté de la ville, quel¬qu’un frôle la toile, je le ressens ici, parce que la nuit est ainsi faite qu’à la par¬courir sur un point déterminé et localement réduit, on touche à son en¬tiè¬re étendue. Transversalité de cette avancée – je ne vais pas vers, mais m’en¬fonce dans. Un peu plus à chaque pas, à chaque vibration de la toile qui m’enserre et dont je deviens son prolongement. Comme la toile de l’arai¬gnée, sécrétion et surface, piège et appât, je suis moi-même et la ville et son étendu, et le fil sur lequel je marche et la marche elle-même qui dessine ses orien¬tations. Il n’y a pas deux toiles d’araignée identiques – à chaque pas, la ville dessine en moi une géométrie neuve, détruite au pas prochain – vibra¬tions de la toile dont je suis la cause et l’objet, le captif et le prédateur : la proie et l’ombre.

Mais en attendant, « dans quel sang marcher » – sur le sol, je baisse les yeux, et des égouts s’écoule lentement l’eau propre des rues qui s’évacue seul, mêlés aux parfums des femmes, à mes crachats. Sur le sol, uniforme et mat, sans reflet nulle part, sans profondeur et sans surface, je marche, simple paroi inégale de peaux mortes étendues et sur lequel, quand je marche, je ne laisse pas de trace. Sur le sol, immeuble sans fenêtre et sans porte, immeuble couché et moite, aussi gris que la pensée grise et vide qui se creusent à chaque pensée et fore son trou. Sur le sol, parfois, une ombre qui se porte et s’efface, je me retourne, il n’y a personne – c’est mon ombre qui s’est posé grâce à la faible lumière sur les façades, et quand je marche, l’ombre s’agrandit, s’avance et croît jusqu’à m’indiquer une direction – que je suis – et à mesure que je m’approche elle se rétracte comme ma pensée et mon corps sur elle ; elle se rétracte je pourrais la toucher je la touche et elle glisse sous moi et s’éloigne. La direction s’éteint, je me retrouve dans le noir, sans ombre, et sans pensée, sans corps posé devant moi, sans route à suivre.

Je fais quelque pas, et l’ombre devant moi revient. « Dans quel sang marcher. ». Je déteste le sang qui coule dans mes veines – lui préfère, de beaucoup, celui qui est répandu sur le sol. J’avance.

Dans l’alternance des jours et des nuits, je ne sais plus où on en est – quel est, du jour ou de la nuit, celui qui succède à l’autre ; et d’avoir trop attendu l’un m’a fait rater l’autre, c’est pourquoi je suis, entre l’un et l’autre, sans pouvoir pénétrer dans l’un ou dans l’autre, et je passe, sans que personne ne me voit, parce que tous appartiennent à l’un ou à l’autre, le jour ou la nuit, et il n’est pas possible à leurs yeux de s’en dérober. Je passe mais ne vais pas. L’alternance des jours et des nuits organise les circulations, les places qu’on occupe, les directions des marches, elle planifie les directions. Fait avancer les aiguilles aux horloges. L’alternance décide du sens, et des paroles. Dans certaines langues, le mot homme ne se dit pas de la même façon selon qu’il fait jour ou nuit – et c’est une telle langue que je cherche, et que je ne trouverai pas, avant que le jour ou la nuit ne m’avale. Mais comme le savoir. Dans ces langues, les mots jour et nuit ne se disent pas de la même façon selon qu’il fait jour ou nuit : moi-même, je ne sais pas comment me nommer dans ces langues. Dans l’alternance du jour et des nuits, je cherche un troisième moment, et c’est l’instant où je pose mes pas, je cherche un troisième lieu, et c’est l’endroit où se pose mes pas.

De guerre lasse tandis que je marche et que les autres ont disparu depuis qu’ils se sont penchés pour essayer de voir ce que la pente avait de douce ne plus fermer les yeux rester aux aguets ne plus se taire – ne pas se pencher mais marcher droit en équilibre sur ce que la crête a d’aspérités et tendre les bras je suis un funambule de part et d’autre de mon corps les mains pleines de rides ouvertes sur la chute probable imminente repoussée après chaque pas je cherche le pas qui me fera tomber mais je tiens droit pour le moment – je voudrais bien crier mais de ma bouche sors chacun de mes pas et je ne suis pas encore tombé et même de guerre lasse je n’abandonnerai pas parce que la lassitude n’est pas pour moi ce qui m’use mais ce qui m’entraîne à la marche et les autres ont disparu – et je ne suis pas encore tombé et je lis sur mes lèvres et je commence à trouver où les cris me conduisent.

« Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort ». Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort. Tu as beaucoup trop de langues en toi pour parler celle de tout le monde, alors tu as dû sûrement en fabriquer une, qui tient avec les ficelles nouées autour de tous ces jours que tu essaimes. Ce n’est pas une manière d’adoucir les choses ni même de les transformer ni même de les chanter pour qu’elle passe mieux – à chaque fois qu’un souvenir ne passe pas, et qu’il faudrait le porter à bout de bras pour le faire traverser un océan entier, et l’absence de tout ce qui semble tenir le monde droit ; mais toi tu tiens droit et tu ne comprends pas pourquoi toi tu n’as pas eu besoin de tout cela : une langue, et ceux qui te l’apprennent, et une terre où dire – je suis d’ici. Un quelque part. Alors c’est la manière qu’ont certains – de vivre les choses avec cette violence contenue que possèdent les muets, et cette élégance feinte qu’ils ont dans leurs gestes pour exprimer les choses simples, et de la même manière les choses les plus interdites. Les muets parlent toutes les langues. Tu n’apprends rien de rien, mais tu ouvres les yeux et écoutes en toi la voix qui te dis – écoute, sois à l’affût de la plus petite négligence de l’histoire, du système, aux aguets et sois prêt quand il faudra voler au temps un peu de temps qu’on t’a arraché, et enfouie le en toi.

Parce que tu es né de nulle part, parce que l’origine trace des directions quelque part devant toi, et parce que tu n’es issue d’aucune volonté à prolonger, alors tu portes en toi une langue chargée de toutes les responsabilités, exempte de toute explication. En toi cette langue, ce regard – l’état qui te porte à chercher vers où tu ne viens pas, vers où chaque pas t’entraîne. Y a-t-il une chair qui soit hors de toute histoire ? Tu n’as pas connu cette histoire non plus qui t’a donné cette langue. Il faut bien s’en inventer une. Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort.

Il y a les histoires de nos pères – celles de leurs pères, aussi, celles de leurs pères à eux, et ainsi de suite jusqu’à moi qui les porte, et un pas derrière l’autre, que j’abandonne. A chaque coin de rue, sur les murs, sur des panneaux qui nomment les rues, sur des inscriptions qui datent les murs, il y a ces noms qui ont fabriqué l’histoire. Des noms dont on a oublié les visages, dont a oublié parfois le nom – des noms anonymes en somme : Jules Cardinet, Rambuteau, Réaumur, Jacques Cœur, Etienne Marcel – des noms qui peu à peu sont devenus des lieux, des lieux qui peu à peu sont devenus des espaces, et des espaces qui peu à peu sont devenus des zones de passage et de transit qu’on traverse et dans lesquels on ne s’arrête pas, des stations qu’on franchit. Sous ces noms, on relève parfois des dates – on dit que ces dates ont existé, mais comment le savoir. On prétend que l’histoire est passé, mais qui le dit. Je rêve de bûcher pour tout cela – sur le bûcher, ceux qui brûlent chantent et pardonnent ceux qui les brûlent, ceux qui brûlent sont dévoré par le feu qui les a longtemps animé, et au bout de quelques minutes seulement, si l’on a bien fait son office,en silence, ou plutôt dans le vacarme inaudible des flammes, au bout de quelques minutes donc, il reste un tas de cendre dans lesquels les enfants vont jouer, donner des coup de pieds, et répandre, plus loin. Plus j’avance dans cette rue, et plus ces rêves me prennent – je sens déjà la chaleur des flammes sur mon visage et je ris.

A mesure que j’avance, mes pas ralentissent la ville, et les murs entre lesquels je vais rétrécissent, et le poids de mon corps se réduit. C’est comme si je lâchais un pas, une pensée, une parole : un pas après l’autre, une pensée après l’autre, et une parole après l’autre, un jour après l’autre vécu, et il ne me reste que l’essentiel – la surface de mon corps que j’applique sur le sol. Au bout de la rue, je vois bien ce qui m’attend, le type appuyé contre un lampadaire, qui guette, surveille, hurle des mots étrangers sur les filles, hurlement qui ne sont que des mots d’amour, et susurre des caresses dans les oreilles des garçons, caresses qui ne sont que des insultes et des menaces ; je vois bien ce qui m’attend. Ce qui m’attend, c’est cette courbe que dessine la rue cent mètres plus loin, l’engagement vers ce que je ne vois pas mais qui n’est que le prolongement de la même rue, même couloir que j’emprunterai sans me douter que je change de rue, perspectives différentes offertes sur la même ville, toujours. Ce qui m’attend aussi, c’est la nuit plus avancée encore que maintenant, dans cent mètres, c’est la nuit plus étendue, plus proche du jour, c’est la nuit d’après, la nuit succédée à cette nuit que je marche, cent mètres plus loin, c’est la nuit inconnue des types appuyés aux lampadaires et des garçons insultés, c’est la nuit plus noire, plus nocturne des courbes fléchies des rues plus vides qu’ici où la rue est si vide déjà, et c’est la nuit qui va être de plus en plus sur le point de se terminer. Ce qui m’attend, cent mètres plus loin, je l’ignore, mais je sais que c’est comme cent mètres derrière moi, la nuit avant cette nuit là où je marche : où j’avance est cent mètres devant ce qu’il y a cent mètres j’interrogeais, et le type appuyé sur le lampadaire est parti, il est monté rapidement dans un immeuble caché derrière lui, enfui sans raison autre que ma venue, et quand je tourne les yeux au passage, c’est une cour intérieur éteinte et sans vie, accroupi sous une façade morte, je passe et cent mètres plus loin, je devine déjà ce qui m’attend et me terrifie, et qui n’arrivera pas.

« Aller mes vingt ans », marcher : « tenir le pas gagné »– de n’avoir ni pays ni idées, mais de la colère seulement, et de la soif seulement, et comme aspect seulement un visage changeant chaque heure, voilà.

De n’avoir pour seul désir celui de n’être que cela qui va, et mord à ceux qui passent les airs tranquilles et satisfaits de ce qu’ils ont commis.
De n’être pas des leurs, voilà.

De penser à ceux qui dorment sur le sol et de partager avec eux l’absence de solitude dans leur tête, voilà.

D’être leur solitude qui dans leur tête parle et parle seul , solitude bavarde à laquelle on répond par des mots détachés de phrase, voilà.

D’être une race : d’être une race pour soi seul, d’être à moi seul ma propre race, moi seul qui marche, et la porter pour un temps, la laisser au premier venu, au dernier passé, au futur passant qui ne viendra pas, voilà.
D’être un mouvement sans but, de n’avoir pas de raison d’être, de n’être justifié par rien d’autre que ce mouvement, cette absence de raison et de but qui fait aller – traquer les buts et les raisons, et les disperser.

Préférer le geste au plan, le désir à la volonté, la parole à la phrase et le mot à la parole et la colère au mot, préférer le sommeil au songe, et le ciment à la terre, la peau au corps, préférer le ciel chargé au temps dégagé, préférer l’instinct au savoir, la puissance à l’acte, la toile et l’image à l’art, préférer l’impulsion à la pulsion, et l’éblouissement du sang à la santé de fer ; préférer la vacance au plein, et le plein au tout, préférer les visages aux masques, les silhouettes aux figures et la peur, et la peur surtout, préférer la peur, et le bruissement et le cri, au silence et au chant ; préférer la cruauté aux douceurs ; et le signe au sens, et le froid à la chaleur, préférer la musique à la mélodie ; le fouillis de la marée haute aux abandon de la marée basse ; les chiens aux chats ; et préférer par dessus tout, préférer la colère qui fait parler aux rages qui agitent.

Voilà. Aller, et marcher : de refuser l’organisation du monde – et inventer pour soi seul le monde désorganisé, geste aboli dans l’instant, le monde sans organe, désossé, monde répandu partout, et non pas dans des endroits localisés par les lois.

De nier les lois, même ceux que je dicterai pour moi-même : oui, voilà.

D’avoir soif et de vouloir avoir soif, et que la soif soit ma manière de ne pas boire, et d’aller, de refuser l’appartenance et de choisir dans le regard de quelques uns, ce qui m’est nécessaire pour aller, de choisir dans le regard de quelques uns si peu nombreux, le partage de nos solitudes et ensemble dire les mots ensemble, les mots différents.

De ne vouloir partager avec les miens qu’un cimetière, où on s’allongerait.

D’avoir l’audace de nommer nos tombeaux solitudes.

Voilà, marcher, voilà aller.

Voilà.

arnaud maïsetti - 21 juillet 2009

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