Théâtre intérieur | bloc-noir
20 novembre 2013



Quand le théâtre est vide. Le plateau nu, quelque chose s’est retiré, on ne sait pas quoi, on reste. On sait bien que ce n’est rien, qu’au contraire, le plateau est rendu à ce qu’il est, que c’est tout à l’heure, quand on l’occupait, qu’on lui faisait violence.

Il y a quelque chose comme du silence dans la chambre d’un mort, sa curiosité. Dans la chambre d’un mort, on chuchote — comme devant un muet, on se tait. Il y a quelque chose de la pièce vide aussi, qui ne sert plus à rien — jamais personne mieux que Perec, dans son rêve qui habite Espèces d’Espaces n’a mieux décrit l’énergie claire et diffuse d’un plateau de théâtre, et bien sûr il ne parlait pas de théâtre. C’est un crâne.

C’est un crâne oui, et c’est au texte de Beckett cette fois que je pense (la cavité ouverte, creuse, là où pourtant s’assemblent les espoirs et les déchirures des hommes, tous ses amours et ses folies). Dans le crâne de Yorick tenue à pleine main par Hamlet, je suis tout entier ; ce qui s’est retiré, aussi, c’est cela.

On évolue dans le vide du plateau comme sur une mer, mais sans bord.

Ou comme dedans un mur, oui. Un grand mur, et là où on est, c’est son ventre.

On est dans un ventre, ni dedans ni dehors, on est respiré par celle qui respire.

Un théâtre vide comme un théâtre mental : et dans la lumière qu’il fait : aller ; dépourvue de sentinelle, de poursuite, seulement les services, on est toujours dans un espace différent, à chaque pas.

C’est un rêve de théâtre aussi — le théâtre est fermé, la nuit dehors, le seul bruit des machines, la ventilation, et une table, deux chaises, la poussière du plateau remuée tout le jour qui retombe doucement, les traces de pas qui s’effacent déjà. Personne dans la salle, sur les fauteuils désormais relevés, pas d’acteurs, rien d’autre, le silence comme quelque chose qui reprend vie, qui s’étend comme un corps.

C’est mon rêve de théâtre, non pas le théâtre qu’on joue, qui a lieu, non — plutôt ce qui est l’espace radical du rêve, un champ, de la peau. La seule partie nue du corps (un visage), offerte, la possibilité des coups, de la caresse ; on pourrait souffler sur lui qu’il s’évanouirait.

Rien n’aura lieu que le lieu, sans doute — ce corps étendu devant moi comme si c’était un corps autre (alors que je sais bien que non), ce corps intouchable sur lequel je marche sans que je sache si je suis avant ou après la bataille, si je suis le combattant, l’arme, ou la plaine. Un corps dressé comme du désir — un corps qui va s’ouvrir, qu’il faut prendre le temps d’habituer au désir pour mieux l’accueillir en nous, mieux l’habiter de notre propre désir.

Un corps, oui, comme si tu disais : je veux prendre part, je veux m’étendre.

Un corps qui pourrait se briser si on ne savait pas que c’était un corps ; qui est pourtant, dans la noirceur du lieu, la possibilité de toute lumière. Une solitude. Un bloc noir où j’avance, lentement, comme dans la matière. Une route qu’on prendrait comme on prend la parole, pour ici, dire que c’est maintenant.

Et dans le retrait qu’il organise, ce qui manque.

Rester.

Ensuite — rapidement, partir.






















arnaud maïsetti - 20 novembre 2013

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