Nadia Tueni | « Crois-tu que la terre s’habitue à tourner ? »
3 décembre 2013



Nadia Tueni, ’Poèmes pour une histoire’, in Le Jardinier de la Mémoire (1972)

Poétesse libanaise d’expression française, née à Batlin en 1935, morte à Beyrouth, en 1983, Nadia Tueni est fille d’un diplomate et écrivain d’origine druze et d’une mère française — bilingue, elle se réclamait ainsi naturellement de deux cultures. Elle devient en 1967 la rédactrice littéraire au journal libanais de langue française Le Jour et a collaboré à diverses publications arabes et françaises [1].


Ils sont morts à plusieurs
C’est à dire chacun seul
Sur une même potence qu’on nomme territoire
Leurs yeux argiles ou cendres emportent la montagne
En otage de vie.
Alors la nuit
La nuit jusqu’au matin
Puis de nouveau la mort
Et leur souffle dernier dépose dans l’espace la fin du mot.
Quatre soleils montent la garde pour empêcher
Le temps d’inventer une histoire.

Ils sont morts à plusieurs
Sans se toucher
Sans fleur à l’oreille
Sans faire exprès
Une voix tombe : c’est le bruit du jour sur le pavé.

Crois-tu que la terre s’habitue à tourner ?
Pour plus de précision ils sont morts à plusieurs
Par besoin de mourir
Comme on ferme une porte lorsque le vent se lève
Ou que la mer vous rentre par la bouche.

Alors
Ils sont bien morts ensemble
C’est-à-dire chacun seul comme ils avaient vécu.


arnaud maïsetti - 3 décembre 2013

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[1voir l’émission Pas la peine de crier, de Marie Richeux, sur France Culture, du vendredi 30 novembre

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