et la splendeur, soudain (Kyrie)
12 décembre 2013


Les vides des couloirs, les universités les alignent par centaines — est-ce qu’il y a quelque chose de plus laid, de plus profondément vide et essentiellement laid qu’un couloir d’une université ? — bâti et prolongé pour la seule raison du laid et du vide, le couloir comme endroit de passage est une plaie ouverte, fouillée ; c’est là qu’on passe et qu’on traîne quelque chose comme son corps à soi, plus lourd que nulle part dans le monde — là que j’ai haï l’immobilité du monde, la pesanteur du temps qui pourrait s’échouer là et s’arrêter pour toujours ; bien sûr, de l’autre côté, il y a des salles, on y lève bien des paroles, et parfois des puissantes qui appellent le réel et incitent la tâche qu’on s’en donne, ; mais ici, dans les couloirs, d’aller d’une salle à l’autre : comment faire pour vivre là, et accepter que ça existe ?

On y est à cause des paroles dans les salles, parce que je crois qu’elles peuvent se tenir là, droites et fortes, et humbles, alors il faut bien payer le prix de ces couloirs qu’on emprunte à la laideur, à l’obscène des inscriptions sur les murs, aux couleurs idiotes, tranchées, anciennes, sales.

Ce soir, je me perds un peu, sans savoir pourquoi.

Je me perds longtemps, il n’y a personne.

Et puis — et puis un grand rideau de voix au bout de ce couloir, qui s’effondre, puis se lève de nouveau, s’effondre encore ; je m’approche, il n’y a rien ; c’est dans un autre couloir sans doute, je suis les voix, je ne suis qu’elles, comme sur un chemin qui peu à peu s’efface dans les pierres, je cours, je suis une part d’elle que j’arrache pour qu’elles me tirent à elles, je cours, je les suis longtemps, je cours ; je crois les perdre, je les retrouve, peut-être je m’éloigne, et enfin, porte à demi-ouverte, c’est là qu’elles sont, oui et j’en suis terrassé :

Ce jour est sacré, depuis l’aube et jusqu’au soir — j’en suis les signes.

Alors je sais pourquoi je me suis perdu. Aux premiers mots, je reconnais un requiem (oh, lequel ?) — Kyrie Eleison (des paroles insupportables, la demande d’une pitié qu’on inspire à Celui qui exige reconnaissance du misérable : la beauté puissante pourtant d’une telle demande quand on la fait reposer sur rien, qu’elle est seulement l’aveu d’un don sans retour, d’une offrande de son propre corps nu — je pense si fort au Psaume 51), et l’art, majuscule, de faire tenir dans la demande misérable la splendeur la plus haute des harmonies, comme pour défier Dieu dans sa puissance.

Je reste là.

Je ne voudrais pas qu’on m’entende, qu’on me voit ainsi voler la musique et la splendeur. Je reste là, et comme au seuil — c’est toujours cette position de regard, à la dérobée, témoin sans qu’elle le sache d’une force à laquelle je suis tenu à l’écart : mais en laquelle je suis enveloppé, et que j’assiste à éclore, sans personne pour le savoir. Ici, les voix derrière la porte font monter lentement, parfois maladroitement — une chorale d’étudiants —, le nom des morts, et la gloire de Dieu, et le misère des vivants, et la faute sur tous : il n’y a que moi, dans les couloirs sales d’une université en ruines, un jeudi soir d’abandon, pour l’entendre.


Un requiem, loin d’une église, et sans personne d’autre que les chanteurs : la gratuité étrange, mais si évidente, d’un chant quand il est arraché de tout ce pourquoi il est, et lui donne sens : c’est aussi la splendeur, celle de ne pas réduire la chant sacré au sacré du Dieu pour lequel il a été écrit. Ainsi s’en réappropriait-on le don et la présence : ainsi en détourne-t-on l’usage pour soi (comme pour l’amour des corps quand on le réalise pour l’amour seul, la gratuité splendide d’un geste sans finalité que lui-même, qui ne donne naissance qu’à son propre corps) : le requiem ici est pure beauté et grâce : il n’y a pas de cadavre auprès duquel on se penche pour le pleurer, il n’y a pas de deuil, il n’y a qu’un exercice de la voix, et dessiner dans l’air de la beauté pour elle seule ; on répète la grâce et voilà tout — répétition de ce qui a eu lieu, et pour ce qui va avoir lieu. Le seul cadavre ici est celui de Dieu, et la joie avec laquelle est tenu ce chant en atteste le vrai. Un deuil qui est une danse immobile, ignorante de ce qu’elle exécute, dont l’exécution imparfaite et simple est si juste.

Le sacré — pour quelqu’un comme moi qui sait Dieu reculé et perdu, le sacré tient tout entier du corps. C’est même du recul de Dieu ce qu’il a laissé en nous du sacré : nos corps. Si le corps est ce temple, c’est aussi parce qu’il est l’accueil de la voix, là où passe le souffle, où il se donne, s’échange des baisers avec le souffle lui-même, où le corps s’ouvre au dehors pour à la fois l’accueillir et l’envahir, et le peupler dans ce filet de lui qu’il s’offre entre le silence et le cri, qui est le chant, autour duquel la voix s’enroule comme des cheveux sur l’autre corps, le corps offert, étendu, endormi, du monde inerte des choses secouées par la voix, et qui va se dresser en elle.

Tout se lève autour de moi, et les couloirs avec les inscriptions obscènes sont seuls ce qui pouvaient recevoir tant de beautés, je le comprends à présent : car ainsi m’apparaissent plus obscènes encore non seulement ces inscriptions, mais mon regard sur elles plus sûrement, qui n’avait pas su voir en elles la scénographie de la splendeur à venir, qui est là.

(Ce qu’on déteste dans nos contemporains, c’est évidemment leur bêtise, leur laideur intérieure, mais on sait bien qu’elles ne tiennent pas d’eux, qu’eux sont d’abord la trace en reflux du sacré — que c’est pour cela qu’il faut les aimer, avec toute la tendresse et la violence du monde.)

Il m’a fallu ainsi aller jusque là pour l’entendre : et sans doute ne percevrai-je la splendeur qu’au fond, en me perdant, et dans la laideur des choses — image qui sauve et emporte tout. La journée était miraculeuse à ce point : je me tiens ici quelques minutes, j’entends le chef qui conduit le chœur donner ses indications précises, techniques, savantes, et cela encore tient du miracle : que la splendeur s’élève et tienne lieu d’une construction. Évidemment, je sais, moi, que le chant n’est pas une technique, mais qu’il est le miracle même, que le chef a beau exiger au soleil de se coucher, ce n’est par parce qu’il plonge le soir dans la mer qu’il a obéi aux mouvements de mains de l’homme.

Cette image sublime de ce jour, je la garde : au fond du vide et du rien, quelque chose qui surgit fait violence à ce vide et ce rien, mais en émane intimement, et dont l’émanation en est pour une part le prix, celui d’une grâce qui se délivre.

Quand la dernier souffle passe, je m’enfuis — j’ai tout pris, je ne rendrai rien.


arnaud maïsetti - 12 décembre 2013

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