Koltès | après l’éternité, les pas de Mann
21 décembre 2013




manuscrit de Prologue, de B.-M. Koltès, dernière page —
note sur la dernière phrase qui n’est pas conservée dans la version finale publiée (posth)


Ce qui décide du point final ? (surtout quand ce terme n’est que celui du début, Prologue appelé à devenir Roman, et davantage — mais quand la vie trouve un terme, aussi : quelle fin interrompue pour quel commencement qui n’en aura jamais ?)

Après l’établissement du texte (combien de versions au crayon de papier ? cinq ou six, ou plus ?), recopier le manuscrit à la machine à écrire (mot disparu, pas sa réalité intérieure), et bien sûr l’opération n’est pas seulement de transférer de la main à la machine, mais c’est aussi, encore, écrire, c’est-à-dire couper, ajouter peut-être ?

C’est vraiment le mystère, le même que pour les musiciens : ce qui fait que c’est cela qu’on cherchait, mais on ne le savait pas. L’auteur devant son texte, placé en lecteur : ce qu’il arrache, retranche, les équilibres infimes, l’intuition ou le sens d’un rythme, d’une anticipation, un contretemps battu plus juste ici, ou qui trouvera sa place plus loin (là où ce n’est pas encore écrit).

La fin de Prologue (étrange comme ce texte devient peu à peu, secrètement, pour moi comme le plus grand texte, dans son inachèvement même — et cette fin, d’intensité la plus haute, la plus juste) — je n’en dirai rien (pas ici, pas maintenant, pas comme cela).

Je ne dépose ici que la dernière page du manuscrit, avec cette fin — excroissance. Dans la version qu’il saisira à la machine, la dernière séquence de l’accumulation ne sera pas reprise — celle qui suit après l’éternité. Pourquoi ? Dans cette question, nulle coquetterie, de réflexion de flic à la recherche d’indices, de fascination pour la trace ou l’archive : seulement : les pas de Mann, les entendre battre en soi, comme s’ils étaient destinés à la suite, et qu’on habitait celle-ci, dans son manque, le silence plein des bruits qui nous emplissent maintenant, les pas de Mann confondus dans le battement du bongo, emportés en lui.


 ; et à cette heure, comme le bruit des pas de Mann dans une rue déserte, dans la pulsation du temps qui bat dans les veines de tout être.



arnaud maïsetti - 21 décembre 2013

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