d’aller au-devant (pensées contre les dépôts de bilan)
26 décembre 2013




Dans les boucles de la musique, la voix ne cesse de dire les mêmes mots, ce ne sont pas les mêmes pourtant (To sleep is not even an option, Then I could use a little action, If you dare appear once more, If you dare appear once more), dans ces boucles je passerai le reste de la journée et tant pis si le jour tombe, moi non.

Je pourrais bien faire comme si c’étaient des jours comme les autres — autour c’est le temps mort des fins d’année où rien ne peut commencer, où tout attend que le temps recommence : alors moi au milieu, pourtant dans la hâte d’aller, je laisse au moins le travail attendre, je fais agir en moi le dépôt, comme une prise d’élan pour les jours à venir, d’écriture, tandis que la musique m’emporte (Oh my one moving like a shadow / I can see you coming through my window / If you dare appear once more / If you dare appear once more)

À peine déposer ce mot — le mot dépôt — et déjà l’envie de le retirer : dans les télévisions les radios, c’est toujours les mêmes images aussi : les bilans, les rétrospectives, le temps qui s’arrête pour voir jusqu’où il est arrivé et comment (l’expérience n’éclaire que le chemin parcouru disait la sagesse ancienne, parcourue, oubliée). La musique, elle, continue en moi de se répéter et de se déplacer (There’s us feared with the back-door key / Spitting fire, burning holes through me / Don’t you dare appear once more ? / Don’t you dare ?)

Les dépôts de bilan partout : comme si on n’en avait pas assez de l’année, comme si on ne voulait pas basculer, tourner les pages, en finir enfin avec l’actualité du passé : non, on nous inflige cela encore, on nous inflige cela aussi. Le temps réduit à du souvenir réchauffé. Le dégoût, comme un repas trop lourd qu’on aurait avalé lentement pendant un an tellement il était lourd, et qu’on nous ressert d’un seul coup, en quelques jours de nausée. La musique évolue toujours autant, elle (Waves I receive / It’s a matter of (clémence) / Waves I receive / It’s a matter of (clémence))

Quel antidote contre le bilan ? Je ne trouve pas le contre-mot. Je n’ai, pour m’y opposer de toute mes forces, que ma fatigue — depuis trois jours, l’œil droit douloureux, qui se ferme peut-être pour m’empêcher de voir cela, oui : sans doute. J’ai assez de l’œil gauche pour le soleil tombé, les ciels qui s’écroulent quand il s’agit enfin de recommencer la nuit ; oh la musique enveloppe et enveloppe et s’enroule autour de moi comme une langue chaude (Coming here the one I fancy shows / Calling me across the Red Sea / Won’t she dare appear once more ? / She dares appear once more / Coming here thé one)

Les livres, les textes à reprendre, à corriger, à commencer, attendront encore : le temps mort d’ici ne permet rien, seulement d’attendre, attendre quoi ? La ville peut-être, et le jour qui mord sur cinq heures — la musique que j’écouterai dans d’autres chambres que celle-ci (I need the one / I’m missing in my very first song / Will she dare appear once more ? / Will she dare appear once more ?)

Je ne veux plus faire de l’année seulement la découpe de trois cent soixante cinq jours arbitrairement disposés ainsi — je cherche d’autres agencements, d’autres coupures pour d’autres manières de commencements, parce que je sais bien que dans l’hystérie collective de ces fins d’année, c’est de cela qu’il s’agit : croire encore qu’on peut commencer quelque chose, la page blanche, cette croyance — moi, j’ai d’autres armes, par exemple cette musique qui s’achève et recommence toujours pour tout reprendre (There’s us feared with the back-door key / Spitting fire, burning holes through me / Don’t you dare appear once more ? / Don’t you dare ? / Oooh)

Le verset de Saint-John Perse, que je cite toujours de mémoire et dont je ne sais plus à force s’il est vrai ou si je l’ai peu à peu réinventer :

TOUT À REPRENDRE.
TOUT À REDIRE.
ET LA FAUX DU REGARD SUR TOUT L’AVOIR MENÉE.

Oui, cette foi de la reprise d’un tout qu’un regard suffirait à trancher net, mais qu’il faudrait pour cela le bilan, les retours, les rétros, les classements, les à retenir — le deuil qui ne peut se faire qu’en regardant longuement, très longuement, le cadavre, et même le toucher : quelle obscénité. Ils n’ont rien appris d’Orphée, et je suis du côté d’Eurydice.

La seule chose que je retiendrai, moi, c’est tous les jours ensemble, et la chanson ce soir qui est contenue en eux, qui les contient tous (Waves I receive / It’s a matter of (clemency) / Waves I receive / It’s a matter of (clemency) / Oooh)

Les vagues qu’une après l’autre je reçois pour signe de la tendresse des jours, des violences qu’ils infligent, et dans l’apaisement, la certitude, les serments — les promesses —, y tenir comme à sa vie désormais qu’on s’y lie puisque c’est ce en quoi la vie désormais est seule possible, le temps comme du temps qui commence chaque jour à devenir ce temps d’être là. La vague, un instant. La clémence du temps pour moi, les pardons des jours, accordés comme une grâce, le recommencement qui n’est pas un retour, simplement (mais c’est immense) l’avancée plus avant encore dans ces mystères d’être emportés, et d’emporter — d’aller au-devant.

La musique ne cessera pas tant que je serai là pour l’entendre : je suis son commencement (Waves I receive / It’s a matter of (clemency) / Oooh / Waves I receive / It’s a matter of (clemency))

À peine j’écris ces mots que le vent se lève, très grand et très joyeux.


arnaud maïsetti - 26 décembre 2013

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_ciels _deuil _Journal | contretemps _lumière _mer _musiques _Saint-John Perse _Syd Matters _temps