W. Benjamin | « Autant d’aura dans le monde qu’il y a de rêve en lui. »
26 décembre 2013



Image : ces merveilleux nuages, qui passent, au lointain

Du texte inconnu de Walter Benjamin sur Baudelaire, il n’y avait eu longtemps qu’une légende, on disait qu’il existait quelque part, quelques notes — celles qui ont permis (ou appuyé ?) les textes si décisifs et essentiels sur le poète, pour interroger a ville, la modernité (pas seulement le mot, mais comme ce qui traverse une mélancolie, l’exauce ou lui donne sens), le sentiment du monde, et celui d’aller (la flânerie comme une manière d’habiter le dehors) : tant d’épaisseurs de signes et de sens.

Ce texte existe, inachevé, colossale, magnifique : ce n’est pas un livre, mais un ensemble de notes, certaines rédigées, beaucoup esquissées, la plupart lâchées sur la page pour être reprises, réécrites, modifiées — Benjamin n’en aura pas le temps.

La Fabrique publie aujourd’hui ce livre, dans une édition établie par Giorgio Agamben, Barbara Chitussi, et Clemens-Carl Härle. C’est déjà une source inépuisable — et pour moi qui m’y suis perdu ces derniers jours [1], une splendeur qui ouvre à la fois Baudelaire et Benjamin l’un à l’autre, et à cette saillance du réel qui semble comme la ligne de partage du monde et de la langue, qu’il faudrait bien, un jour, nommer la vie peut-être.

Ci-dessous, je recopie les premières pages sur l’aura — notion si importante pour moi : ici déplié via le regard porté, celui de l’homme ou l’animal (qui passe devant moi), via le mot-même aussi (oh, la phrase de Kraus que cite Benjamin : rêver longtemps devant cette phrase…), avant une méditation politique, révolutionnaire depuis cette position pleinement poétique. Ce passage ouvre le livre.


Qu’est-­ce que l’aura ?

Trois feuillets de 18,5×11 cm détachés d’un bloc publicitaire.Chaque feuillet porte, en haut à gauche, le symbole de l’eauminérale San Pellegrino. Benjamin s’est peut-être procuré cebloc lors de son séjour à San Remo pendant l’été 1937. Surla marge supérieure du premier feuillet, Benjamin a noté :« Regard dans le dos / rencontre des regards / lever les yeux,répondre à un regard ». La réflexion sur l’aura contenue dansce texte sera reprise, y compris textuellement pour partie,dans le travail sur Baudelaire.

L’expérience qu’on a de l’aura s’explique par le report, sur la relation entre la nature et l’homme, d’une forme de réaction courante dans la société. Celui qui est regardé ou se croit regardé (lève les yeux) répond par un regard. Faire l’expérience d’un phénomène ou d’un être, c’est se rendre compte de sa faculté de jeter un regard (de répondre à un regard).Cette faculté est pleinement poétique.

Un homme, un animal ou un être inanimé vient-il à lever les yeux sous notre regard, il nous entraîne tout d’abord vers le lointain ; son regard rêve, nous attire dans son rêve.

L’aura est l’apparition d’un lointain, aussi proche qu’il puisse être. Les mots eux-mêmes ont leur aura ; Kraus l’a décrite particulièrement bien : « Plus on regarde un mot, plus il répond en regardant de loin. »

Autant d’aura dans le monde qu’il y a de rêve en lui. Mais l’œil éveillé ne perd pas l’art du regard quand le rêve en lui est éteint. Au contraire, ce n’est qu’alors que le regard devient vraiment pénétrant. Il cesse de ressembler au regard de l’amante qui sous le regard de l’amant lève les yeux ; il commence à ressembler davantage au regard par lequel le méprisé répond au regard du contempteur, l’opprimé auregard de l’oppresseur.

De ce regard, tout lointain est effacé ; c’est le regard de celui qui s’est éveillé de tout rêve, aussi bien nocturne que diurne. Une telle disposition du regard peut en certaines circonstances apparaître massivement. Elle surgit lorsque la tension entre les classes a dépassé un certain degré. (Il en résulte alors que pour ceux qui appartiennent à une classe, le regard de ceux qui appartiennent à une classe ennemie reste utile, voire charmant, mais qu’être regardé par la première est ressenti par la dernière comme gênant voire nuisible. Ainsi se fait-il qu’on est disposé à contrer promptement le regard de l’ennemi de classe ;) cette disposi-tion est avant tout menaçante de la part de ceux qui sont enmajorité.

On en arrive à une antinomie. Les conditions dans lesquelles vit la majorité des exploités s’éloignent toujours plus de celles qui sont habituelles pour la minorité des exploiteurs, et même si elles ne sont qu’imaginées. (La contradiction de ces derniers consiste)

Plus l’intérêt de ces derniers à contrôler les premiers augmente, plus il aura de mal à être satisfait. Depuis fort longtemps déjà, le prolétariat au travail n’a plus guère l’occasion de voir ceux qui bénéficientde leur travail.

Les regards qui attendent ceux-ci, en réponse à leurs regards inquisiteurs, menacent d’être toujours plus hostiles. Dans de telles conditions, la possibilité d’étudier en toute quiétude ceux qui appartiennent aux classes inférieures sans pour sa part être étudié par elles revêt la plus grande importance.

Une technique qui rend cela possible, même si elle est utilisée à d’autres fins très diverses, a quelque chose d’incroyablement rassurant. Elle peut à long terme masquer à quel point la situation est devenue dangereuse à l’intérieur de la société humaine.

Sans le film, on ressentirait de plein fouet, de façon insupportable, le déclin de l’aura

Walter Benjamin


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arnaud maïsetti | carnets




[1et de nouveau — décidément — merci à Coup fantôme.

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