Aragon | « ce printemps des cimetières qu’on appelle l’avenir »
20 janvier 2014



Aragon, La Semaine sainte (1958)


« Le passé, le passé ! C’est une convention qu’on ne discute pas, qu’à l’instant de la mort, un homme dans un temps éclair revoit le passé, comme si la bobine de la mémoire lâchait d’un coups son fil patiemment tourné. Comme si l’homme n’était pas la négation du passé, ce qui en sort pour n’y jamais revenir, comme si la mémoire même n’était pas une transformation du passé, une image corrigée, suivant les désirs profonds qu’on porte en soi ! L’homme n’est pas tourné vers le passé, et je veux croire, quand vous me lapideriez pour cela, qu’à l’instant suprême, où sa chair prend conscience de ce que cet instant a d’atrocement mesuré, l’âme regarde en avant, veut savoir davantage, cherche de la faible force d’un œil qui s’éteint, à deviner plus avant la route, au-delà du tournant, la suite de l’horizon… l’avenir.

Je ne sais pas, peut-être que ce livre, ma soixante et unième année s’achève comme j’écris ceci, l’âge du Roi podagre, de ce Louis XVIII aux pieds enflés, qu’on charrie en petite voiture, peut-être que ce livre faussement, rien qu’apparemment tourné vers le passé, n’est de ma part qu’une grande quête de l’avenir, peut-être n’est-il que cette dernière vue du monde où j’ai seulement le besoin de faire craquer mon habit de tous les jours, l’habit de tous mes jours. Et peut-être est-ce pour cela qu’au fur et à mesure que j’y avance des Rameaux vers Pâques, comme un frappement sur le sol, un bruit lointain que la terre transmet, sourdement, sonne de plus en plus souvent dans ma prose ce mot sans cesse répété, ce mot qui bat comme un tambour insistant, voilé, dévoilé, l’avenir.

Peut-être ai-je repris cet étrange damas ancien de l’histoire, assailli de doutes et de certitudes, suivant les fils du tissu qui se croisent, la tapisserie complexe des hommes et des couleurs, peut-être me suis-je jeté dans la foule d’un temps aboli, pour m’arracher à cette vision simplifiée, linéaire, du monde où j’achève une trajectoire, pour rechercher dans la poussière les graines multiples de ce que je suis, de ce que nous sommes, et surtout de ce qui va naître de nous, contre nous, au-dessus de nous, au-delà de nous, ce printemps des cimetières qu’on appelle l’avenir.

Peut-être est-ce parce que je mesure à cet instant le peu de présent qui m’est encore départi, que de toute ma force, de toute ma volonté, d’un labeur insensé qui fait hocher la tête à ceux qui m’entourent, j’ai entrepris follement de détourner tout le passé vers l’avenir.

Je suis cet homme dans une maison de la rue Serrée, à Béthune, et c’est à peine si par la fenêtre d’ici on voit un peu de ciel plombé, quand déjà la lueur du jour décroît, est-ce le jour, est-ce la vie ? je suis cet homme qu’un mal soudain, ou du moins soudain pour les autres, car chacun connaît seul son cœur, les médecins mêmes avec leurs appareils n’en saisissent que les signes trompeurs, je suis cet homme qu’un mal soudain interrompt dans la rengaine de tous les jours, qui n’a plus, dans le lit où, vaguement encore, il se tourne, que ce regard perdu, fixant éperdument l’avenir…

L’avenir, c’est lui-même perpétué, c’est la délégation de sa pensée aux autres, c’est l’énergie de ce corps transformé, la lumière transmise, l’ardeur communiquée. L’homme qui dans ses rêves ne meurt jamais, l’homme qui peut tout comprendre, tout concevoir excepté le néant, s’il lui reste au fond de la nuit envahissante une bribe d’étoile, une goutte de conscience, oui, quand vous le croyez voir qui revient à son passé, c’est à sa jeunesse qu’il fait appel, c’est à sa jeunesse encore chargée d’avenir qu’il en appelle, et au fur et à mesure qu’il s’efface, sa jeunesse devient la jeunesse, ce triomphe, en son nom, de tout ce qui meurt sur ce qui fait mourir. A cette minute, l’avenir de l’homme, c’est la jeunesse qui lui survit.

La jeunesse… les jeunes gens qui se lèvent et portent pour toi l’espoir du monde. On va comme toi les tromper, les bafouer, comme à toi leur tendre mille pièges, mais qu’importe. Ils sont la vie, ils sont le renouveau, accepte qu’ils rient même de toi, de ce qui fut ta vie, rien que la tienne, au nom de la vie. Ce rire-là te venge de tes chutes, tes insuccès, tes erreurs. La jeunesse, vieil homme, est ton apothéose… vieil homme de la rue Serrée, à Béthune, où la lumière descend. »


arnaud maïsetti - 20 janvier 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Aragon _naître _texte qui sauve _vies