ô tempus edax (le viaduc)
27 janvier 2014




Au poignet me manque depuis ce matin la montre que je porte depuis quelques années — avant elle, j’en portais d’autres aussi, comme depuis que je sais lire l’heure sans doute : et depuis ce matin, c’est comme si je portais son absence, d’un poids plus lourd encore.

Ce n’est pas tant pour l’heure, je crois, que j’aime l’avoir à mon poignet ; je la regarde finalement peu : ma montre depuis trois mois était cassée, et je savais que je devais la laisser plusieurs semaines. Étrange comme on est possédé par ce qui finit par nous constituer, un corps étranger posé sur moi. Est-ce un geste ? Est-ce son absence qui manque, ou le manque qui a remplacé le geste ?

Le poids de la montre absente me démange, cette piqure d’araignée sur l’avant-bras de celui qu’on ampute, qui le grattera toute la vie, oui, à l’extrémité de son corps manquant — et surtout, dépouillé de ma montre, l’impression que le temps passera sans moi, passe sans que je lui appartienne, traverse mon corps malgré moi (cela relève aussi, peut-être, de mon refus de lire aucun journal depuis un mois maintenant, qui me coupe du monde).

Le temps détruit toutes choses, dit le latin — comme la vie m’a beaucoup changé, le temps lui même accomplit son effondrement pour se produire : et dans le mouvement des choses que j’habite, apprendre des gestes inconnus, comme par exemple : ne plus porter de montre. Via negativa de mes gestes.

Première nuit depuis trois soirs sans réveil : la lumière frappe mon visage ce matin dès huit heures mais je goûte à ce luxe, mesure la fatigue qui s’éloigne. Les cours à l’université battent maintenant le rythme des semaines régulières. J’ai eu envie de relire ce matin Notre Dame des fleurs en reprenant hier Le Condamné à mort — lire chaque soir une page de Genet avant d’écrire, oui.

L’après-midi, premier atelier de travail, salle très lointaine, il faut marcher longtemps, passer sous un immense pont, magnifique viaduc que franchit le train quand il enjambe l’autoroute. L’envie de travailler avec les étudiants sous ce pont, immédiate, pour lancer les mots de Quai Ouest, travail qui m’occupera tous les lundis. (De plus en plus, je crois que le théâtre ne peut être possible que dehors, quand le soleil tombe, qu’il faut crier). Je ferai lire le texte dehors, loin du pont, mais à cette heure du crépuscule et dans le froid pour que les mots soient plus serrés contre soi.

En rentrant, je passerai sous le viaduc dans la lumière du soir complètement tombée — le décor parfait qui n’en pas besoin (je pense à un immeuble que j’ai pris en photo hier à Marseille, sa façade dont la lumière était fascinante, au pied duquel j’ai imaginé regarder une tragédie en alexandrins, rien qu’à cause de la lumière, et des draps qui séchaient, de la butée de cette façade contre la ville) ; la semaine prochaine, il faudra essayer de lancer les mots contre ces murs ouverts, la parois des pierres noirs, le bruit des voitures rapides de l’autre côté du muret, la solitude de ce lieu, le désert tout autour, le froid et le désir des ombres de l’arbre où reposer son corps jeté dans l’Hudson River, l’Ogun, les passages à franchir entre soi et ailleurs où le temps ne battra qu’au rythme inventé pour soi-même.

arnaud maïsetti - 27 janvier 2014

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