a mari usque ad mare (la reliance)
28 janvier 2014


Elle était entièrement nue. Couchée sur le ventre, recouverte de quels rêves ? Le ciel, je sais comment le regarder, d’un seul coup et chercher le soleil pour le contre-jour, l’éblouissement semble ce miracle : ce qui permet de voir est ce qui aveugle, alors je ne reste pas longtemps les yeux plongés dans le soleil ; assez pour éprouver ce moment juste avant la douleur, et m’éloigner. Mais la mer ?

À cette distance la mer est à la fois tout le temps là, c’est le vent ; et si lointaine — la montagne paraît plus proche, et la ville partout. Mais à cette distance, la mer bat comme la possibilité de l’amour : s’y livrer est un serment.

Vivre auprès d’elle et ne pas s’y rendre — non. Tout à l’heure, je suis allé auprès, et au plus près même, jusqu’à pouvoir tendre la main.

Et rester un peu, là.

D’ici, on regarde l’Afrique.

Ici les cris de douleurs de Rimb. pour remonter à bord, je le sais bien. Mais ici surtout, la mer qui repose. Dans le dos, tout un continent, je suis à l’extrémité. À Brest (dernière escale avant New-York), on éprouve sans doute cela aussi — devant moi, c’est Carthage, je ne la vois pas, mais la touche des yeux.

La mer entièrement là, que j’apprends à voir chaque fois. C’est comme écrire : quelque chose d’impossible, poser les yeux sur ce qui au loin arrive sans cesse et ne rejoint pas, et qui est relié à ce qui de l’autre côté est invisible mais fait tenir le monde dans une seule main, ronde comme le corps du désir.

C’est comme y croire, lentement, croire que c’est possible, qu’il suffit de la voir pour la regarder, mais chaque fois, c’est toujours une déchirure, une puissante et joyeuse déchirure, qui permet les reliances. C’est s’éprouver de la terre et savoir que cette terre est de l’eau surtout, qui parfois surgit, parfois s’enfonce ; c’est être celui qui est de ce côté-ci des choses, où la vie l’a emporté ; c’est être debout, celui qui aurait traversé — mais quoi ? Devant la mer, on est toujours celui qui a traversé, ou va traverser.

C’est le contraire du manque : un pur désir.

Aller voir la mer souvent est une tâche de vivant — à cause du mystère, et à cause de l’évidence ; à cause de la nudité de la mer, du miroitement des apparences, du vertige de la profondeur qu’on ne mesure pas.

J’ai ce soir les lèvres gercées et je pense à la mer, je pense que c’est parce que je suis trop longtemps resté dans le vent et le froid, regarder la nudité, et mordu en elle jusqu’au sang le désir d’appartenir à ce regard.

Je suis venu seulement pour la saluer, rendre grâce au mouvement, y puiser le désir.

Au moment de partir, j’emporte une image avec moi — quand je la dépose ici, je remarque qu’un oiseau déchire l’image, s’éloigne, ou revient.


arnaud maïsetti - 28 janvier 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_amour _aura & ailleurs _ciels _désir demeuré désir _Journal | contretemps _la mer, toujours recommencée _Marseille _surface & profondeur _terre