Samuel Beckett | l’épitaphe
13 février 2014



Beckett, Premier amour, 1970

Personnellement, je n’ai rien contre les cimetières, je m’y promène assez volontiers, plus volontiers qu’ailleurs, je crois, quand je suis obligé de sortir.

L’odeur des cadavres, que je perçois nettement sous celle de l’herbe et de l’humus, ne m’est pas désagréable. Un peu trop sucrée, peut-être, un peu entêtante, mais combien préférable à celle des vivants, des aisselles, des pieds, des culs, des prépuces cireux et des ovules désappointés. Et quand les restes de mon père y collaborent, aussi modestement que ce soit, il s’en faut de peu que je n’aie la larme à l’œil. Ils ont beau se laver, les vivants, beau se parfumer, ils puent.

Oui, comme lieu de promenade, quand on est obligé de sortir, laissez-moi les cimetières et allez vous promener, vous, dans les jardins publics, ou à la campagne. Mon sandwich, ma banane, je les mange avec plus d’appétit assis sur une tombe, et si l’envie de pisser me prend, et elle me prend souvent, j’ai le choix.

Ou j’erre, les mains derrière le dos, parmi les pierres, les droites, les plates, les penchées, et je butine les inscriptions. Elles ne m’ont jamais déçu, les inscriptions, il y en a toujours trois ou quatre d’une telle drôlerie que je dois m’agripper à la croix, ou à la stèle, ou à l’ange, pour ne pas tomber.

La mienne, je l’ai composée il y a longtemps et j’en suis toujours content, assez content. Mes autres écrits, ils n’ont pas le temps de sécher qu’ils me dégoûtent déjà, mais mon épitaphe me plaît toujours. Elle illustre un point de grammaire.

Il y a malheureusement peu de chances qu’elle s’élève jamais au-dessus du crâne qui la conçut, à moins que l’Etat ne s’en charge. Mais pour pouvoir m’exhumer il faudra d’abord me trouver, et j’ai bien peur que l’Etat n’ait autant de mal à me trouver mort que vivant. C’est pour cela que je me dépêche de la consigner à cette place, avant qu’il ne soit trop tard :

Ci-gît qui y échappa tant
Qu’il n’en échappe que maintenant

Il y a une syllabe de trop dans le second vers, mais cela n’a pas d’importance, à mon avis. On me pardonnera plus que cela, quand je ne serai plus. Puis avec un peu de chance on tombe sur un véritable enterrement, avec des vivants en deuil et quelquefois une veuve qui veut se jeter dans la fosse, et presque toujours cette jolie histoire de poussière, quoique j’ai remarqué qu’il n’y a rien de moins poussiéreux que ces trous-là, c’est presque toujours de la terre bien grasse, et le défunt non plus n’a encore rien de spécialement pulvérulent, à moins d’être mort carbonisé.

C’est joli quand même, cette petite comédie avec la poussière.

Mais le cimetière de mon père, je n’y tenais pas spécialement. Il était trop loin, en pleine cambrousse, au flanc d’une colline, et trop petit aussi, beaucoup trop petit. Il était d’ailleurs pour ainsi dire plein, encore quelques veuves et ce serait complet. Je préférais de beaucoup Ohlsdorf, surtout le côté Linne, en terre prussienne, avec ses quatre cents hectares de cadavres bien tassés, quoique je n’y connusse personne, sinon le dompteur Hagenbeck, de réputation.

Il y a un lion gravé sur son monument, je crois. La mort devait avoir le visage d’un lion, pour Hagenbeck. Des autocars vont et viennent, bondés de veufs, de veuves et d’orphelins. Des bosquets, des grottes, des pièces d’eau avec des cygnes, débitent la consolation aux affligés.

C’était au mois de décembre, je n’ai jamais eu si froid, la soupe à l’anguille ne passait pas, j’avais peur de mourir, je me suis arrêté pour vomir, je les enviais. »


arnaud maïsetti - 13 février 2014

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