Tempora mutantur et nos mutamur in illis (se consacrer à la mesure du temps)
17 février 2014




J’attendais le titre de mon film idéal mais j’ai finalement décidé de seulement lui donner un nom, il fallait que ce soit bref, un mot court, très familier, j’ai cherché les noms les plus communément utilisés. Le nom numéro un était temps, et tout de suite je me suis sentie moins isolée, je n’étais pas la seule, tout le monde y pensait aussi. Le numéro deux était personne, le numéro trois année, le numéro trois cent vingt était futur. Le futur. Je n’avais pas eu l’intention d’écrire un scénario sur le temps, mais plus je mettais de temps à l’écrire à le faire, plus le temps devenait un protagoniste dans ma vie. […] Tout mon temps était consacré à la mesure du temps.

Miranda July, Petites annonces pour vie meilleure


Sur ma liste est couché le mot temps en premier, aussi, mais pas celui qui passe, pas celui qui s’en va qui s’éloigne, pas celui qui vient celui qui arrivera trop tôt, trop tard, pas celui qui se perd est perdu est la perte même de ce qui n’arrivera pas, pas celui qui est le temps des autres qu’on voit passé en passant lentement devant les tombes et les dates et les lieux et les portraits des vivants sur les stèles des morts, pas celui qui dit bientôt, après, avant, peut-être, viens, pas celui-là, et je pourrai continuer d’allonger l’ombre de mon immeuble sur l’immeuble en face tout le temps que cet ombre viendra s’y déposer pour la dépasser et la recouvrir avec la nuit, je ne pourrai pas faire autrement que de poser mes mains négatives sur ce que ne sera jamais le temps pour moi, et je sais bien, je sais bien que vivre est au contraire cette faculté de traverser le négatif sur l’image impressionnée du temps et de poser, devant soi, et pour l’instant accordé à son instant, une parole qui ne serait pas négative, et cependant je suis face à ce qui s’écroule et je reste debout il n’y a que des murs autour de moi et le temps qui demeure.

Je ne me souviens plus de la phrase de Kafka (Le bonheur, c’est de comprendre que la place que tu occupes ne peut être plus grande que ce que peuvent recouvrir tes deux pieds.), qui me semble désigner au plus haut ce que saurait être le temps, pour moi, mais comment le dire ?

J’habite dans cette ville depuis peu de temps, et les premiers mois, je n’arrivais jamais à savoir où vraiment était mon immeuble : dans cette rue, ils se ressemblent tous. Je m’arrêtais un peu avant, essayais ma clé sur une porte qui n’était pas la mienne, ou un peu après. Maintenant, je sais : je me repère à cette lanterne sur l’immeuble d’en face (celui qui me sert de cadran solaire quand je travaille à ma table, face à la fenêtre, que je vois la ligne d’ombre monter face à moi). Cette lanterne (comment l’appeler autrement ?) reconnaît les mouvements. J’aime aller lentement et passer sans qu’elle ne me voit. J’ouvre ma porte à l’aveugle. En pleine nuit parfois, elle s’allume (avant-hier, sous les cris et les pleurs et la rage de ce garçon (Maud reviens, toute la nuit) — je sais que quelqu’un passe, sur le pas de ma porte, que dans ce temps de la nuit quelqu’un veille, et s’éloigne, que nous sommes tous deux seuls peut-être à voir cette minute de la nuit la plus lointaine enfoncée en elle — jamais je ne saisis mieux le présent que dans ces heures.

J’écris cela et avançant chaque mot sans savoir quelle sera la prochaine phrase, je reconnais cependant combien alors, dans ce geste simple et ignorant, que je suis là au présent aussi, que toute ma vie m’aura conduit à ce mot là, que ce mot-là porte trace et poids de tout cela, poids qu’il faudrait évanouir pour ne retenir que la force légère d’une trace de pas dans la neige, qui court rejoindre la neige et d’autres pas. J’écris ce mot et je ne sais pas que le temps est déjà là.

Ce que je sais pourtant — ce savoir est tout ce que je possède — c’est que toute ma vie sera occupée à aller d’une seconde à l’autre, en prenant soin d’elle, et de chaque minute de chaque heure ; la lumière de la lanterne dehors s’éteint soudain.


arnaud maïsetti - 17 février 2014

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