Kiev, ce soir — images du présent en feu
18 février 2014



Kiev, ce soir — la place Maidan prend feu. Je cherche, je veux voir la rue, la place, l’embrasement, voir pour mieux saisir ce que je ne saisirai pas ce soir. Sur l’écran, je trouve une chaîne de télévision ukrainienne qui diffuse en direct. Laisser faire l’image.

Sur l’écran, d’étranges mouvements de caméra, un long traveling qui est aussi un panoramique, une avancée vers le feu jusqu’à l’abstraction, et le balayage d’un regard sur toute la latéralité de la rue, pour mieux voir, mais quoi ? Les cris montent avec le feu, je ne vois rien. Se pose sur le feu et les cris la voix calme d’un journaliste qui sans doute explique — dans une langue du calme et de l’explication, qui m’est inouïe.

Souvenir de la place Tahrir, et de Tunis, et d’autres places encore. Souvenir d’autres images en flux continue, où il ne se passe rien que le présent : des images prises en direct, sans qu’on sache s’il va arriver quelque chose ; un pur flux qui pourrait faire advenir à chaque moment l’histoire, l’événement. Du flux de direct, du temps pur : on attend. Une heure plus tard, ce seront peut-être les mêmes images, ou la rue sera vide, et le feu partout. Ou la ville prise.

Sur le plan, ce qui sidère, c’est cette foule vue de dos, face à ce qui demeure invisible de l’autre côté des barricades, de l’autre côté de la colonne de feu. Ce qui intrigue, c’est qu’on ne verra jamais aucun visage, seulement des nuques, des regards tournés.

La puissance de l’image, c’est que ce soir, je suis tourné dans la même direction qu’eux, et qu’ils me tournent le dos pour toujours.

Une scénographie parfaite de l’histoire, telle que je peux la percevoir, telle que je l’éprouve chaque jour un peu plus.

Oui, c’est comme une position dans l’histoire, dans ce présent qui se fait — là-bas, dans ces rues, des jeunes et des vieux tâchent de choisir leur présent et leur futur, de choisir non pas un camp, mais leur pays et leur projet. Entre la Russie et l’Europe, ce n’est pas seulement un choix d’espace. C’est surtout la sensation qu’un choix se fait, qu’il engage, qu’il prend corps dans la rue et monte avec les flammes.

Souvenir du présent pur, quand dans nos journaux, sur les écrans, l’image est toujours du passé, la répétition d’un temps que l’image répète sans rejoindre, ou souligne. Ici, c’est au présent quelque chose qui advient, mais dans l’attente. La foule attend, nous sommes avant, un peu avant que l’événement ait lieu, et on le sait : qu’on est avant, et non après. Eux là-bas, sont sur une planche de salut.

Il y a la voix en arrière, d’un homme puis d’une femme ; je perçois des mots, des noms (internet, Poutine, Obama, niet) — mais c’est surtout une longue inflexion de chuintantes et de sourdes, et d’éclats comme des cris lancés mais personne ne réagit, il n’y a pas d’applaudissements ou de hurlements, pas de gestes, seulement des regards invisibles, des nuques tendus vers quelque chose en dehors de l’image.

Dans tout ce théâtre brûlé, ce soir, je ne sais même pas si je suis spectateur, ou passant. J’écoute encore la voix longtemps ; peut-être finirai-je par apprendre cette langue .


arnaud maïsetti - 18 février 2014

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