Aubes | III. (Au réveil pour toujours)
27 février 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le deuxième chapitre — où il est question du réveil d’un personnage qu’on appellera L., de la musique entêtante qui la peuple ce matin là, et des hantises douces venue de l’enfance qui la rendent vivante et davantage.


III.

Au réveil pour toujours


Au réveil pour toujours c’est un sursaut qui la ranime. On ne saurait dire si se réveiller est pour L. une sortie d’apnée : ou une entrée en apnée. Les deux à la fois — ce n’est pas possible. Mais pourtant, du rêve dont elle perd les formes et les instants, du rêve qui la recrache au moment précisément où celui-ci prenait formes et s’étendait dans le temps, il ne lui reste que la sensation vague d’un parfum perdu, saisi dans cette perte même, totale, inépuisable. L’image de ce rêve est tellement présente : une main qui la frôle et la déborde. Une main immense qui l’entoure et la porte, la soulève à elle-même ; la respiration du monde enfin cernée par cette main, et elle au centre — mouvement sans fin d’un geste sans mouvement, d’une étreinte offerte puis abandonnée. Le rêve est terminé. L. est encore plongée dans le lit, submergée par la fatigue qui ne la quitte plus, les yeux fermés sur le rêve disparu, et elle attend ; comme on attend quelque chose qui est déjà passée, que l’on attend justement parce que déjà passée. Vague et désorientée. Elle apprend de nouveau à respirer. Ce n’est pas désagréable. Elle attend la prochaine lame de temps, la prochaine seconde où elle se lèvera et lorsque cette seconde sera derrière elle, ce sera trop tard pour se lever — elle joue ce jeu jusqu’à ce que la paresse devienne lâcheté, ennui, immobilité du temps qui ne passe plus. Alors elle se lève. Debout, elle tangue un peu, pieds nus sur le sol froid de la chambre ; L. est maintenant dans l’oubli de son rêve, c’est terminé. Défilent devant ses yeux les heures réglées pour elle d’une journée comme une autre, si ce n’est le concert du soir qui vient. Du rêve de tout à l’heure cependant (une main qui la serre et l’emporte, une valse à un temps, un seul temps long comme un instant suspendu), des rémanences amers d’un moment vécu soudain resurgissent — transformées dans le rêve en moments perdus et perdus à nouveau dans le réveil ; alors l’apnée est insupportable : et supporté malgré tout (c’est cela le plus douloureux, que la douleur soit supporté et c’est comme si la vie devenait possible malgré tout). Ce n’est pas l’enfance. Ce n’est pas le souvenir d’une humiliation. C’est autre chose. Pourtant, souvent, le rêve s’accroche le plus sans qu’on le veuille, et jusqu’à s’y confondre, à l’enfance oubliée (ou sur le point de l’être : le rêve est ce point) — variante : ce sont les humiliations que l’on voudrait tant éteindre et qui reviennent par bouffées, retour de flamme des hontes jamais suffisamment bues ni suffisamment regrettées. Ce matin, ce n’était ni l’enfance, ni la honte, mais un corps qui la tient dans ses mains, des grandes mains aux doigts rongés portaient quelqu’un comme elle — quelqu’un qui était elle, enfant dont elle voyait du dehors et derrière l’effroi, une jouissance interdite. Un immense sentiment de tristesse. Elle ne se rappelait pas ce moment. Le rêve l’inventait pour elle — ou alors, il retirait du passé malgré elle le moment le plus oublié d’entre tous pour l’exhiber et dans le même temps le voiler : ne dévoiler que sa part oubliée. L. se lava et s’habilla très lentement en silence, cérémonie répétée des gestes sans intentions qui se font sur elle tous seuls. Elle savait que dès le réveil, le rêve n’existerait plus, gâté par le besoin de le remplir : lui donner une histoire qui l’oriente. Dès lors et jusqu’à la nuit prochaine, à l’aube suivante, de cette sortie s’engendre une entrée en apnée — respirer, le temps du réveil, le réel, l’histoire qui donne ses repères au temps et au réel, nomme les choses. Mais ses mains-là tout à l’heure s’imposaient sans histoire ni souvenir, avec une grâce interminable ; suspension qui faisait de son corps le prolongement de ses gestes, l’intention de ses mouvements — la paume même du toucher qu’étrangement elle avait ressentie tout à l’heure jusqu’à la brûlure ; à présent, c’était l’absence de sensation qui la rongeait et faisait peser sur elle l’acuité du regret des moments jamais vécus. Alors nul choix ne s’imposait — juste l’attente, et l’étouffement. Dehors, le soleil dépassait à peine des toits. Il léchait les gouttières, répandait une lumière blanche, éblouissante et froide. Un dimanche comme un autre. Elle n’arrivait pas à chasser le rêve du matin, il collait comme une peau morte. Déjà sans qu’elle le sache, vivait en elle l’impatience de retrouver les mains qui l’avait si bien tenue dans le rêve — cette impatience n’allait pas cesser de croître. Pour tuer le temps, elle décida de fumer en attendant dix heures et l’arrivée de la voiture. Ecouter un peu de musique ; occuper l’espace. Un disque et une chanson au hasard, My man — c’était cette étrange version, ancienne et swing, chantée par Billie Holiday dans un enregistrement légèrement éraillé qui commençait par le troisième couplet. Elle la reconnaissait bien, dès les premières accords dont elle respira d’une bouffée la solitude vague, la folie amère et joyeuse. Une histoire absurde — une chanson simple, dont le succès n’avait pas réussi a ôté sa beauté neuve, une liberté que n’épuiserait aucune écoute. Ce matin, c’était parfait. La voix de Billie résolvait tout, elle absorbait les dernières vapeurs du rêve. Cette manière de terminer chaque phrase au bord de l’essoufflement, un sourire jamais éloignée d’une sorte de grimace ; une histoire d’amour qui ne parlait que de l’envie de fuir — l’arrogance de cette chanson l’apaisait, sa douleur voilée dans le désir la portait : et puis, dans ce final joyeux et déréglé, un peu faux, un peu apprêté, elle se perdait juste ce qu’il fallait ce matin pour terminer la nuit. On n’entendait plus Billie à partir du milieu du morceau qui laissait place aux instruments, mais on la sentait présente derrière un drôle de rire inaudible, dévorant chaque contretemps, chaque note criarde d’une clarinette maladroite. L. aimait ce morceau, bien sûr, mais cette version surtout — elle s’y était habitué et ne pouvait plus en entendre d’autres. Elle ne pouvait pas chanter cette chanson non plus — l’imitation aurait été impossible à éviter. Pourtant, ce matin, en faisant jouer la piste en boucle, elle la fredonna, doucement, « Sometimes I say / If I just could get away / With my man ». Les notes, une après l’autre, prirent place dans sa gorge avec une précision simple, une douceur évidente. Elle ouvrit la fenêtre, laissa la lumière largement entrer dans la chambre, et monta légèrement le son. Pourquoi pas ce soir ? Ce soir, elle ne chanterait qu’une heure, elle n’avait pas envie de plus longtemps ; il faudrait qu’elle en parle aux autres, changer le programme, modifier l’ordre des chansons. Et puis finir sur le standard, banal — mais définitif ; My man, piano/voix. Pour le moment, la musique tournait toute seule dans la chambre, elle s’engouffrait un peu dehors. Assise sur le rebord, penser juste à ne plus penser. Attendre Marco qui n’allait pas tarder maintenant. La journée s’étalait lumineuse, pourtant on ne voyait pas le ciel. Les nuages semblaient si fins, mais ils ne laissaient passer que de la lumière, rien d’autre — aucune couleur. Ce matin comme tous les autres, elle ne mangea pas. Dans la musique, elle oubliait même d’attendre, et se perdit un peu — en regardant le ciel. La journée s’annonçait si longue. A dix heures enfin, la voiture est en bas. L. ferme la fenêtre, d’un geste attrape les clés, son sac — dévale les escaliers sans allumer la veilleuse. La cage d’escalier est sombre, mais elle connaît ces marches par cœur. Dans le couloir en bas, quand elle ouvre la porte de l’immeuble pour sortir, quelqu’un entre brusquement et la bouscule sans la voir. La porte s’ouvre et sans qu’elle puisse sortir, se ferme derrière l’ombre d’un homme dont elle voit à peine le visage avant qu’il ne disparaisse dans l’ombre. L’homme ne s’est pas arrêté et continue son mouvement. Elle devine pourtant son regard posé sur elle, soutenu. Derrière une volte de torero, il l’entoure d’un étrange geste, elle lui serre une seconde le poignet, effleure une main. Esquive maladroite, chute immobile — affaissement trouble et léger dans le silence sombre du couloir. Une main se dépose sur elle, et retient un peu le temps avant de le laisser filer, plus vite, et plus loin. La silhouette est maintenant derrière elle. C’est fini, elle ouvre la porte. Le souvenir de cette main sur elle efface celui du rêve de cette nuit, le seconde et l’épaissit encore : dans l’instant retranché à la lumière, ombre dans l’ombre qui n’a saisi que l’ombre de sa hanche. « He’d go straight, sure as fate, / For it never is too late / For a man ». Le retard cette fois est si grand. Il occupe l’espace entre le rêve et la rencontre dans le noir d’un couloir, un inconnu rejoue les mouvements de la nuit, l’étreinte parfaite, frôlée, l’esquisse d’un mouvement impossible. Ce soir elle chantera la chanson. Sure as fate. Elle tourne le coin de la rue là où le chauffeur a l’habitude de se garer, et s’engouffre dans la voiture ; sur sa main, la pression déposée, la caresse d’un rêve brisé par l’ombre de ce matin.


arnaud maïsetti - 27 février 2014

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