anticipation #33 | les prisons
22 avril 2010




Lu (et plutôt vu) ce matin, terrifié, cette vidéo sur la Prison Valley, à Canon City, Colorado..

Si je remonte ce texte écrit à l’automne, c’est une manière d’y répondre : répondre aussi de ce mouvement qui m’a fait écrire ces textes — moins pour inventer des histoires que pour essayer de les rejoindre.

La fin du monde, en avançant, disait-il — oui mais en avançant, on ferait le tour du mur avant de se retrouver devant le même mur ; et pourtant nous-mêmes, oui, on s’en serait sans doute éloigné…

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Construisez une prison, soyez certains que vous ne la fermerez jamais. Le vieil adage, aujourd’hui mort, personne ne s’en souviendrait. On en avait construit pourtant, et par dizaines ; on avait fait appel à toutes sortes d’architectures, modernisant les structures, choisissant d’entasser plusieurs détenus en une seule, ou de les isoler, un par cellule. Restaurer les intérieurs, rendre plus fonctionnels les déplacements, plus humaines (c’était le mot) les conditions.

Mais on se heurtait à cette réalité : la prison n’était tolérable ni pour les prisonniers, ni pour les populations. Dehors, on ne voulait plus voir ces murs hauts, bâtis avec l’argent public, d’où on s’échappait de plus en plus, où on mourrait de plus en plus, où on tuait de plus en plus (toutes choses contre lesquelles l’idée même de prison avait été conçue). Dedans, les sociétés parallèles qui s’étaient créées prospéraient sur des mystères qui échappaient totalement aux autorités. Ce n’était plus des prisons qu’il fallait rebâtir, mais leur pensée.

L’idée choqua au début : on rouvrait les portes. On laissait les criminels, ceux qui avait écopé des peines les plus lourdes, dehors. Les autres continueraient à purger leurs courtes peines entre quatre murs. Le problème de surpopulation était réglée. On s’offusqua.

Le crime restait donc impuni, on criait à l’encouragement, on s’indignait au nom de la justice. On comprit cependant bien vite le génie de l’idée. On avait réquisitionné des villages, dans la campagne ; les maisons étaient là, vides, les rues tracées, le ciel au-dessus des têtes, les routes ouvertes aux quatre vents. Les villages, peu nombreux, étaient disposés loin des villes ; on avait voulu établir des barrières en bordure, mais cela ne se révéla pas même utile. Les prisonniers étaient placés là ; à l’entrée du village, un camion les déposait et repartait.

Les types pénétraient dans le village, et y restaient le temps de leur peine. Bien souvent pourtant, ils ne voulaient pas repartir. Ce qui se passait dans ces villages ? On l’ignorait. Une toute nouvelle organisation politique et sociale se créa, sur le tas, on laissait libre la possibilité du chaos. On fermait les yeux — cela ne nous concernait plus. Les faibles bruits qui parvenaient au monde suffisaient à dissuader des crimes, à rendre la peine valide, et terrifiante.

L’histoire qui avait cours là-bas (les villages avec chacune la leur), avec ses révolutions, ses lois, ses magistrats et son pouvoir demeurait inconnue, légendaire. C’était un autre temps, une autre partie de l’espace que peuplaient d’autres hommes, d’autres parties de l’homme. Les villages n’étaient pas indiqués sur les cartes — quand on passait non loin d’eux, les panneaux nous avertissaient : on nous déconseillait l’arrêt ; tout juste nous demandait-on de fermer les yeux et de retenir notre respiration.

Non, ce qui se passait là-bas ne nous regardait plus. Les moyens de communications avaient été rompus. Peu à peu pourtant, les villages prenaient de l’importance, grossissaient au détriment des villes qui se vidaient. On construisit des grandes murailles autour de nos villes, par précaution, disait-on. On nous empêchait bientôt de sortir par nos propres moyens : ne sortaient des villes que ceux qui justifiaient d’une extrême nécessité (affaires, le plus souvent). On ne voyageait que par avion, d’une ville à l’autre ; on enjambait le monde de peur d’avoir à le toucher, être engloutis par une colère lointaine.

Construisez une prison, vous ne la fermerez jamais : je pense aux villes qu’on a construites autour des villages ; et qui des unes sont les prisons des autres, je l’ignore.

On restait dans nos murs ; la rumeur gonflait chaque jour : les villages ne tarderaient pas à se regrouper.-

-* octobre 2009


arnaud maïsetti - 22 avril 2010

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