Saint-Just & des Poussières | part. II.
2 avril 2014



Texte de la lecture en scène à la médiathèque de Suresnes — deuxième partie, qui suit le prologue,
et la première partie
avant la troisième partie
et la quatrième partie
et l’épilogue


De l’histoire, un théâtre : nous avons l’image des corps arrachés sur une scène levée derrière un rideau invisible de velours rouge, des tréteaux de planches sur lesquels se dresse l’ombre où le soleil vient réfléchir la lame ; tout autour, le public se masse pour mieux entendre les premiers mots qui sont aussi les derniers, se presse jusqu’à l’étouffement pour mieux entendre la voix et voir le sang couler ; le bourreau bientôt tient par les cheveux un visage arraché dont les yeux ouverts nous contemplent sans nous voir.

Et les voix qui s’éloignent disent les directions.
Il suffirait de les prendre.

Nous sommes ce qu’ils ont été, les fils. Nous sommes des fils ; nous refuserons pour toujours d’être les fils.

Partout, les bibliothèques sont remplis de testaments mais nous sommes sans héritage.

Nous cherchons l’origine, comme si la nous la voulions derrière nous.

Si nous avons de l’histoire l’idée vague des conquêtes, des armées assemblées, des traités, des discours qui renversent le matin en soir & des lanternes qu’éclairent les visages arrachés & lancés d’une rue à l’autre, c’est que nous savons que l’histoire est passée.

Nous marchons entre des bureaux dans lesquels s’écrivent les chiffres incompréhensibles de notre appartenance. Ces chiffres pourraient être des années, ils ne diraient que ce qui file entre les doigts, ou comme on crache dans la mer. Cela pourrait nous sauver, nous rendre fous.

Nous ne sommes pas fous.

Nous savons que nous ne sommes pas fous & cette idée suffit à nous maintenir dans le rêve que nous sommes ici, ceux qui tâchent d’accompagner les fous, et de les sauver. Peu à peu, nous devenons fous – sans parvenir à l’être jamais.
Nous sommes ici pour toujours & ce qui nous terrifie, c’est que nous n’y sommes pour rien.

Non Chaumette, non Fouché, la mort n’est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l’innocence opprimée et qui insulte à la mort ; gravez y plutôt celle- ci : « La mort est le commencement de l’immortalité. »

Robespierre

Nous ne nous souvenons de rien. Les dates & les lieux se répètent, & sur les murs de nos villes parfois nous les voyons qui nomment les rues, les places, les avenues larges & vides. Nous cherchons dans les livres qui répètent les dates, les noms & les lieux comme une histoire vague & défaite. Nous tournons encore les pages, & page après page jusqu’à la dernière, rien que des noms, des dates & des lieux, qui raconteraient l’histoire d’une histoire passée. Nous savons le prix des ruines, le sang qu’il a fallu. L’idée qu’un jour elle a pu être un rêve, un projet, un plan d’organisation des forces, nous est étrangère. L’idée du rêve nous est étrangère. L’idée surtout que l’histoire avait pu être cette chose qui nous avait rêvé nous est impensable.

Mais parfois.

Mais, parfois.

Parfois, oui, parfois : percent l’espace d’un instant les voix sur les parois des murs qui ricochent, lancent les directions, il suffit d’écouter la ville les moteurs et les trains, la rumeur qui plane sur Paris, les corps et les cheveux des vivants et partout dans le vent ce s’éloigne, et les désirs des vies possibles en nous, et de se saisir des voix qui plongent en nous oui nomment quelque chose je ne sais pas, un nom, quelque chose comme un nom qui serait capable de nous sauver et exhausser l’histoire et faire signe comme au bord de la mer la certitude étrange qu’on est au bord et qu’on est au commencement, que là où la terre se termine commence ce qui ne s’achève pas, et dans les yeux de qui marche avec toi la communauté seule possible d’une histoire qui serait la nôtre : savoir qu’ici, c’est là que nous sommes.


arnaud maïsetti - 2 avril 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_écritures & résistances _histoires & Histoire _lecture (enregistrée) _politiques & commune _Saint Just