Saint-Just & des Poussières | part. IV.
15 avril 2014



Texte de la lecture en scène à la médiathèque de Suresnes — ici quatrième partie,
qui suit le prologue,
la première partie,
la deuxième partie,
la troisième partie
avant la quatrième partie
et l’épilogue


Je pense marchant dans ce cimetière : ce qui fait tenir le monde debout est tout autour de moi la masse des corps tombés sur lesquels je marche, lentement ; je pense ensuite : ici pourrait brûler, rien ne changera à l’ordre du monde & on aura pourtant tout perdu, et c’est enfin délesté qu’on ira – je pense enfin : comme il fait froid, comme tout autour de moi est le froid des cendres, alors dans le corps, serré contre moi, les yeux qui lisent les lettres des noms sur les pierres comme on lirait le seul texte qui vaille, les yeux qui suivent le nom des morts pour les oublier (pour les oublier je m’attarde sur chacun), à cette seconde précisément, ici, entre les tombes, dans le corps j’allume un feu, lentement, lentement qui monte en moi comme un feu, un feu ample rouge & noir, qui monterait jusqu’à moi où je l’ai fait naître face à toutes ces tombes tandis que de plus en plus vite je passe entre elles, j’aurais pu fermer les yeux je serais passer entre elles en les frôlant sans en renverser une seule jamais, & le soir je rentrerai ainsi dans l’allure du feu, & longtemps je lui chercherai un nom que je ne trouverai pas d’abord, un nom à ce feu qui pourrait nommer aussi son allure & le passage entre les tombes, nommer la ville aussi comme elle se dresse dans l’effacement de l’histoire, & nommer les hommes autour qui rentrent chez eux parce que la nuit tombe et qu’il n’y a rien entre le ciel et la ville que des hommes incapables de rester debout quand la nuit tombe sur eux, nommer le désir surtout de tout ce qui pourrait tomber que le désir relève en nommant tout cela d’un nom, silencieux et debout, d’un seul nom qui serait le nôtre, & c’est longtemps après que ce feu je lui trouverai un nom, & c’est Saint-Just.

Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route !

Arthur Rimbaud, « Démocratie »

Pourquoi, on me dira, pourquoi ce nom, et pourquoi un nom,

peut-être à cause du silence qu’il a porté, évidemment, ce jour là où il aurait pu mettre un terme à,

peut-être à cause de ce geste qu’il fit au moment de prendre place sur l’échafaud (je ne raconterai pas ce geste),

peut-être aussi à cause des mots raturées sur la feuille noircie qui aurait pu nommer notre histoire s’ils avaient été prononcés et dont le silence a jeté l’ombre sur toutes les villes, mais a permis aussi que l’Histoire se poursuivent, que l’Histoire nous poursuivent,

peut-être à cause de tout ce théâtre d’ombres sur lequel les villes se sont bâtis ensuite,

peut-être à cause des places qui tous les ans se remplissent au nom de cela-même, en Afrique, en Asie, de l’autre côté des mers, partout,

peut-être à cause de tout cela qui résonne dans le plein des bruits secoués de notre histoire, où on confond Gambetta avec Blanqui, où there is no alternative il n’y a plus d’alternative à l’air que l’on respire, où la poésie est laissée morte, c’est-à-dire aux poètes, et le théâtre aux ombres ;

peut-être à cause de ce peut-être que Saint-Just a approché et oh comme il faut de dignité et de tendresse pour cette approche,

peut-être à cause des notes sur un projet de monde où l’amour et l’amitié sont des pierres qu’abritent le feu que seul un homme comme Saint-Just a pu oser rêver, et écrire : et commettre ce rêve et ce texte qu’on peut lire :

Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié est banni.
Les amis sont placés les uns près des autres dans les combats.
Ceux qui sont restés unis toute leur vie sont renfermés dans le même tombeau.

Sur la tombe de Saint-Just il n’y a que son nom, et encore, son nom ne nomme rien de lui et de mon regard posé sur lui : mais dans son nom se nomme ce qui demeure de nous :

Les amis porteront le deuil l’un de l’autre.

Sur la tombe de Saint-Just il y a toute cette ville autour que les journaux racontent chaque jour pour n’en rien dire, surtout pas ;

Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis.

sur la tombe de Saint-Just une ombre se pose et je me retourne terrifié, il n’y a personne que moi et mon ombre à mes pieds qui tremble ;

Les amis creusent la tombe, préparent les obsèques l’un de l’autre ; ils sèment les fleurs avec les enfants sur la sépulture.

sur la tombe de Saint-Just, je sais bien que le corps n’y est pas, qu’il fut jeté, comme un enfant de l’assistance public, à la fosse commune, ou comme les rois, dispersés dans le vent, dans le cimetière des Errancis, sur la butte Monceau ; penché sur sa tombe, je ne suis que devant son nom, recouvert de poussière : du moins suis-je celui qui devant sa poussière va en emporter sous ma chaussures.

Les sépultures sont communes et sont des paysages. Les tombes sont couvertes de fleurs et semées tous les ans par l’enfance.

- J’ai appris il y a quelques jours, que sur la butte Monceau, à l’emplacement du cimetière des Errancis, quelques années après l’exécution des robespierristes, sur cette butte donc des bals publics étaient organisés, où l’on s’embrassait en dansant sur la terre où pourrissaient les cendres de Saint-Just et de ses amis.

Il resterait quelques voix et des visages dans l’air qui tombe jusqu’à mes pieds où je viens le ramasser pour croire encore possible la vie d’après l’histoire.


arnaud maïsetti - 15 avril 2014

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