Koltès | Lettre de Tikal
15 avril 2014


15 avril 1989 - 15 avril 2014. Vingt cinq ans plus tard, la mort de Koltès n’est pas qu’une date. Ce qui demeure de l’œuvre et de la pensée tient aussi dans son inachèvement.

Ce jour, relire la lettre à Tikal — pour le rêve, pour son désir d’y passer la vie, pour tout ce qu’elle appelle.


à Josiane et François Koltès
Tikal et Guatemala City

Tikal, le 17 septembre 78

Chers trésors,

À présent, je sais où il faut que vous alliez sans tarder. Je vous écris depuis le fin fond de la forêt, sous un toit de chaume, et un clair de lune ! - dans une petite case pleine de moustiquaires, à 600 kilomètres de Guatemala-City, aux ruines mayas de Tikal. Dès maintenant, prostituez-vous, louez votre maison et logez dans la grange, faites-vous Bonnot, mais il faut absolument que vous voyiez cela. Évidemment, la seule carte trouvée dans le coin ne donne qu’une faible (et verdâtre) idée de la chose, mais je vous assure que moi-même avec l’inculture (archéologique) que vous me connaissez, j’ai éprouvé là une de mes plus grandes émotions esthétiques.

Je ne parle pas du lieu, qui est magnifique : une forêt complètement baroque - qu’aucun décorateur du Moulin Rouge n’aurait jamais le culot d’inventer - pleine de bruits bizarres, d’animaux fantastiques (j’ai vu un tamanoir) de singes et de bêtes poilues qui vous passent devant le nez, sorties tout droit de Bosch. Vous vous promenez comme cela pendant une heure dans ce décor, et tout d’un coup, sans s’y attendre, en plein silence, on tombe sur cette Métropole démente, avec des escaliers qui montent à des hauteurs invraisemblables de tous les côtés, des enfilades de pièces qui conduisent à des terrasses qui conduisent à des escaliers qui conduisent à devenir fou. J’ai passé des heures là-dedans sans rencontrer âme qui vive, à regarder les inscriptions, me coucher sur les stèles, faire d’interminables ascensions de pierres. À peine rentré, je suis reparti aussitôt, puis encore ce soir les voir sous la lune, et demain j’y passerai le jour entier, et j’y passerai bien ma vie. Alors, je ne présume rien de ce que peuvent éprouver ceux qui s’intéressent à l’archéologie (car il y a aussi un musée, des jades, des poteries, des bijoux), mais il y a une atmosphère d’une telle épaisseur depuis la traversée de la forêt jusqu’au centre des temples qu’on en est complètement stone.

Pour venir ici, en plus, c’est un vrai plaisir. Vingt heures de voyage en bus tapecul pour arriver à Florès, un très joli petit village, où on attend une journée dans un décors d’Eden (lac, palmiers, blancheur, petits bateaux et petites îles), et ensuite, une demi-journée pour arriver ici. (La plupart viennent en avion ; la piste traverse Tikal comme le chemin principal !).

Ici, il y a l’électricité quelques heures chaque soir, et c’est très agréable à vivre. (L’étrange atmosphère lorsque, à dix heures du soir, comme le courant s’arrête, les gens se croisent dans la pénombre et les ombres de la lune, et s’arrêtent un moment pour parler, sans qu’on puisse bien voir le visage !) Quant au parcours des ruines (qui demande plusieurs jours pour le faire en entier), il est merveilleusement fait ; tu as l’impression que personne ne passe jamais par là, il n’y a pas ces vulgaires plaques explicatives, et celui qui veut comprendre n’a qu’à s’armer d’un livre. En plus, pendant ma journée de balade, je n’ai rencontré pratiquement personne, un ou deux gardes farouches armés de mitraillette, et les restaurations (d’origine USA évidemment) sont parfaites. Aucune contrainte on peut se balader comme on veut. Mais ce n’est pas le principal ; le principal, c’est cette révélation de se trouver devant quelque chose qui ne fait pas une minute penser à nos ruines de châteaux ou à nos cathédrales, quelque chose de tellement sophistiqué, de tellement secret, qu’on croit assister à un retournement du sens du temps, et qu’on est devant l’élaboration interminable et progressive d’un projet d’avenir très lointain.

J’ai pensé à vous tout le temps, pestant, bougonnant, et crachant de dépit que vous n’y soyez pas.

Je ne pourrai poster cette lettre que de retour au Guatemala. J’espère y trouver de vos nouvelles. J’ai reçu, heureusement, le télégramme.

À bientôt - Je vous embrasse

Bernard.


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