anticipation #30 | le train
3 juillet 2009



Le paysage était traîné sur des heures — derrière lui, il tirait le monde entier en ligne droite, horizontale, parallèle à l’avancée du train. Le front aux vitres comme les veilleurs de chagrin : mais ce qu’on veillait, c’était la longue plainte de cette ligne-là : l’horizon qu’on ne rejoignait jamais puisqu’on ne ferait que le longer à l’infini.

C’était le long défilé des terres et les bâtiments qu’on croisait l’espace d’une seconde ; espace qui finissait par les avaler la seconde suivante, on était déjà loin. Les maisons, les usines, les grands entrepôts vides que le train écartait sur sa route, si minuscules au loin, si immenses quand on passait auprès d’eux, puis infimes de nouveau lorsqu’on les laissait derrière : c’était une image acceptable du monde ; plutôt : c’était la seule image que nous laissait le monde et on l’acceptait en échange du silence qu’on s’imposait pour ne pas s’effondrer.

Le chagrin, lui, était partout sur la terre qui le recevait, le vent qui agitait au loin le monde derrière la vitre ; oui, le front sur la vitre, on était protégé, rien ne nous concernait plus que l’avancée régulière et docile du train. Les gares qu’on laissait, les plus grandes comme les plus petites, on ne les regardait plus : on ne s’arrêtait pas.

Dans les secousses légères, on oubliait la fuite en avant ; plateaux repas servis, compartiments confortables — on habitait notre corbillard, dételage aux environs d’une tache de gravier.

Depuis combien de temps ce train pris, dans la précipitation ? — ce train sans direction, le prix du billet exorbitant, et la majorité restée sur les quais, pour combien de temps encore ? Quand on demandait, on nous répondait qu’on n’en savait rien ; alors on préférait ne plus demander. Le train avancerait tant que le continent proposerait de la terre sur laquelle des rails étaient posés ; on continuait — et si la terre finissait, peut-être qu’ils arriverait à nous faire prendre le chemin à l’envers ? Et ainsi de suite ? Non, décidément, on préférait ne pas y penser.

Dehors, la terre semblait encore là, avec des forêts et des villes ; le chant des sirènes. Dans ces villes, on savait bien qu’il ne restait rien — l’air irrespirable avait tout avalé, et le vent dispersait les corps qui n’avaient pas pu monter dans ce train ; de part et d’autre des rues, les murs étaient restés seuls debout dans l’air vicié.

Dans son mouvement, le train reculait l’échéance ; ça continuait. La grande geste sociale trouvait d’autres terrains où se prolonger, les ridicules prétentions de la vie sur ce qui ne la regardait plus.

Rien n’avait de sens — ce qui restait de la marche par exemple n’était que cette claudication maladroite dans les couloirs serrés du train, et les bras tendus sur les côtés, un pas après l’autre, la progression peu assurée, heurtée selon les caprices des secousses, on avançait comme dans les entrailles feutrées de ce qui restait du monde.

Simplement, on n’allait pas quelque part, on marchait moins vite que le train qu’on avait lancé dans le hasard d’une ligne sans terminus. La nuit, personne pour voir la machine progresser : on était dedans ; dehors, les plantes comme tout le reste mourraient.

On espérait que le temps fasse son affaire, que le vent disperse le vent et purifie tout ; on faisait confiance à l’ordre des choses. Et en attendant, derrière la vitre qui nous protégeait du monde, on assistait au lent défilé des choses qui de l’autre côté se défaisaient.

La vitesse était la loi qui structurait seule désormais notre rapport au réel.

Alors quand le train s’arrête, il n’y a plus que notre folie pour nous emporter.


arnaud maïsetti - 3 juillet 2009

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