et tomber (le vieillard mélancolique)
5 mai 2014




Je te revois encore, ombre qui passe à travers des ombres, et qui brille un instant d’une lumière funèbre et inconnue, et qui entre dans la nuit ainsi que se perd le sillage d’un navire dans l’eau que l’on cesse d’entendre.

Pessoa

et sous mon ombre je glisse dans le jardin des plantes ouvert en deux par moi, les allées sous le ciel s’ouvrent aussi, et le corps et l’esprit en deux parts égales, et le passé et chaque minute, et ce jour lui-même, et je pense : demain est-il un autre jour ? — je me revois encore, qui sort dans la nuit pour chercher à rentrer.

devant la statue, aucune plaque. l’œuf dans la main, et depuis toujours qui songe, le penseur ; mais qui pense l’autre, l’œuf ou l’homme plein de ces mystères devant lesquels il tremble, alors que l’œuf reste là, évident et lisse, joyeusement rond et plein de tout ce qu’il cache. le mystère de la création, l’œuf, la poule, créés peut-être seulement pour le rêve, et les vieux hommes barbus et mélancoliques penchés sur ce mystère n’existent que pour l’herbe autour — mais je n’ai pas le droit de marcher sur l’herbe, alors je la regarde comme du ciel.

une fable de Pessoa (de mauvaise mémoire) : l’homme comme un caillou qu’on aurait jeté en l’air, et qui dirait : voyez comme je bouge. j’ai grande tendresse pour la pierre qui tombe, va tomber aux pieds des rieurs, ou des penseurs mélancoliques — au moins elle tombe de toute la hauteur du monde pour la seule folie du vent.

dans cette lumière du parc, je pense à Alix Cléo Roubaud, parce que j’ai lu pour la première fois Alix Cléo Roubaud dans cette lumière de Pâques, et que la lumière de Pâques est celle que m’adresse Alix Cléo Roubaud depuis lors, dans cette lumière qu’elle aura cherchée toute sa vie — puisqu’elle croyait que la lumière guérissait sa maladie (et qu’elle aura voyagé toute sa vie pour la rechercher et chasser la maladie qui allait la rattraper à Paris). Je pense à Alix Cléo Roubaud si fort qu’en sortant, je croise Jacques Roubaud, mais en bien plus vieux, Jacques Roubaud centenaire : ce à quoi ressemblera Jacques Roubaud quand il aura cent ans. et je voudrais m’approcher du vieil homme et lui dire comme je suis reconnaissant à ce jour d’être si lumineux.

du vieillard dans le parc — le vieillard barbu et mélancolique, non Jacques Roubaud centenaire qui est maintenant loin, puisque quand même je n’ai pas osé —, je reviens, non à son regard, mélancolique, non à son visage, qui porte avec lui toute la sagesse désespérée et barbue du monde, mais à ses mains ; ce sont toujours les mains d’un homme qui disent son cœur, et ses mains à lui sont celle d’une jeune mère, alors j’ai pitié de lui, ce soir, tandis que je note ce jour comme s’il tenait dans cette image et dans ses mains.

mais puisqu’il déborde, puisque je suis rentré sans parler à Jacques Roubaud qui n’était pas lui, sans arracher l’œuf au vieillard pour le brûler au jour et le voir comme un soleil, sans rien faire d’autre que de marcher entre les Narcisses du jardin des plantes, je ne dirai rien du jour passé sur l’écran au travail lent et long comme de la pluie, tandis que tombait dehors la lumière de Pâques, plusieurs jours après Pâques, et que l’ombre gagnait la pièce, que le jour dehors devenait du lendemain bientôt basculé sur mes vies comme un mystère. le vieillard mélancolique et barbu dans le jardin des plantes est toujours là, allez le voir. il ne sait pas encore qu’il n’y a rien qui précède l’autre dans l’ordre mystérieux de ces corps qui tombent sans cesse avec la terre qui roule sur elle-même à toute vitesse : il ne sait pas encore que le mystère résolu rien n’empêchera l’œuf d’être pour toujours l’œuf qui enferme la vie (et comment est-elle entrée ?) pour qu’elle s’ouvre en déchirant ce qui l’a fait naître, et la poule, quelque chose qui s’enfuit et court encore quand on lui coupe la tête. il ne sait pas encore qu’il s’agit d’accepter le geste de croire, non pas celui de tenir l’œuf, mais de croire qu’en le laissant tomber sur le sol, l’œuf s’ouvrira à l’instant où il va éclore. il ne sait pas encore, et je l’aime pour cela, moi qui ne sais rien de plus que mon allure de caillou tombant sans fin sur la terre qui recule, et qui voudrais choisir l’endroit de la terre où la mer s’ouvre pour aller davantage.


arnaud maïsetti - 5 mai 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_discours & jardin _Fernando Pessoa _fleurs _Journal | contretemps _pierre _vies