la cause des larmes
7 mai 2014



cette phrase de Conrad, dans Typhon ouvert au hasard tout à l’heure, alors que sur la vitre la pluie si doucement, et que la lumière pourtant entrait largement dans la chambre.

Le sale temps court ainsi de par le monde et la seule chose à faire est de l’affronter.

cette vieille femme dehors sur le chemin de la librairie qui pleurait toutes les larmes de son corps, qui n’étaient plus nombreuses, et s’y reprenait à plusieurs fois entre ses mains, pour pleurer — rien de plus terrible de voir quelqu’un pleurer dans la rue, non pas à cause de la rue, ou des larmes, mais de l’absence de raison, que j’ignorerai à jamais. Je songe à l’expression épouser une cause.

dans la librairie, les livres en vrac sur les tables composent un champ de bataille après la défaite : l’impression qu’on a laissé dans la précipitation de la retraite les corps des vivants presque morts entre les mains des morts véritables, et les livres les plus considérables côtoient les plus secondaires, les plus inutiles. Un client demande au libraire, penché sur un carton qu’il éventre pour déverser à même le sol les arrivages du jour, comme du poisson des heures après la pêche, qui ne se vendra jamais, et qu’on donnera aux animaux, s’il avait écrit des livres ; le libraire redresse la tête, fait le geste pour montrer les piles autour de lui : et où je les mettrai ?

dans Lost tout à l’heure, l’expression de la vieille qui tient le rôle de Charon, le passeur (tous tiennent à un moment ou un autre ce rôle), prononce à Jack les mots de "leap of faith", que mes sous-titres traduisent par acte de foi. Plus tard, il plongera dans l’eau, en ressortira laver de l’eau de l’île comme un nouveau baptême d’appartenance au lieu. Je songe à cette bascule, entre le saut, l’acte et le plongeon. Et ce qui les lie : ce terme de foi, qui n’est pas la soumission à une croyance, mais la décision de choisir la vie, celle dans laquelle un plongeon est un acte, et un mort, celui qui délivre le message.

quand je sors il se met à pleuvoir, et il me faut rentrer pour que cela cesse ; maintenant que j’écris cela, la nuit va tomber en plein jour, je ne m’en aperçois pas : l’écran de l’ordinateur éclaire faiblement mon visage et mes doigts suivent cette lumière, autour ce qui m’enveloppe n’est pas la nuit.

arnaud maïsetti - 7 mai 2014

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