le vieux Wu et les tombeaux de nos ancêtres
3 juin 2014




La pensée des natifs : dans l’image prise, l’âme du corps arrachée, emportée dans la poussière de magnésium. Se méfier des photographes. Quand on tue un bison, longtemps on lui explique, de loin, avec des cris de gorge, pourquoi on va le tuer, à quoi on emploiera la toison, les cornes, le cœur, les viscères, la chair. On hurle le nom de la famille qui va être abritée sous sa peau tendue en toile, et quand on parviendra à tuer l’animal, c’est avec la certitude qu’il l’aura compris et accepté. La pensée des natifs : l’image arrache — sans rien demander au corps — l’âme qui, en s’imprimant, gagne l’éternité ce qu’elle a perdu dans le temps de la vie où les cris hurlent le présent à chaque instant pour dire qu’ils sont vivants.

Dans la boutique du vieux Wu, les boîtes empilées par centaines comme si elles étaient usagées ; mais ce n’est pas un cimetière, plutôt le contraire : ici on vent, on échange, on répare. Pourtant, en passant, évidemment, j’imagine le poids des corps arrachées et entassées là, enfermées dans les boîtes, sous l’empilement des ans et des conquêtes. Dans la boutique du vieux Wu sont toutes les armes faites pour l’éternité : soumettre le temps. Impossible de tenir à plus de deux ou trois dans une boutique dressée là depuis toujours, et pour toujours, bien après le dernier bison, c’est sûr.

Le vieux Wu a des ruses : les appareils les plus précieux enfouis sous les moins chers — ça dissuade les voleurs. Le vieux Wu garde ceci mieux que le tombeau de [m]es ancêtres, dit-il. C’est qu’alors il garde aussi le tombeau de ses ancêtres ? Sous la poussière des appareils neufs, peut-être. Je ne sais pas.

La coupure de presse affichée en guise de devanture se moque un peu de la vanité du marchand, qui affiche en guise de devanture des coupures de presse — de l’art de renverser le miroir, d’écrire soi-même la légende avec l’encre qui a servi à l’histoire minuscule. La coupure de presse affichée en guise de devanture renvoie par reflet les mouvements de la ville derrière moi, et quand je m’approche, je me vois davantage — et par la superposition des appareils, mon corps en travers de la ville, et la ville inscrite dans les boitiers des appareils, se forme : la légende est plus grande encore que celle qui s’affiche, puisqu’elle en enveloppe la métaphore.

En prenant l’image, au moment de partir, après avoir longtemps regardé l’ordre manifeste de ce chaos, ma pensée est aux natifs, aux cris poussés à travers la poussière de magnésium, aux regards de terreur qu’ils lançaient dans leur propre éternité refermée sur eux comme un tombeau vide, où les ancêtres poursuivent sur les parois des grottes les derniers bisons dessinés sur un film photographique sans qu’aucun doigt n’ait tracé les contours.


arnaud maïsetti - 3 juin 2014

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