morsure du jour, et cette douceur d’ancêtres vivants
25 juin 2014





Dans la vaste clarté du jour, le calme des sons lui aussi est d’or. On sent de la douceur dans tout ce qui arrive. Si l’on me disait qu’il y a la guerre, je répondrais que non, qu’il n’y a pas de guerre. Par une telle journée, rien ne peut venir peser sur l’absence de toute réalité, hormis cette douceur.

Pessoa

Car c’est sans doute la guerre, ici, plus loin, partout où il fait jour et nuit dans cet ordre ou non, et la lumière ce soir-là en portait trace, je le crois. Et ici pourtant, ce soir-là rien de plus éloigné, rien de plus proche que d’être là.

Je ne saurai jamais : si c’est le vingt-et-un, ou le vingt quatre, qui fait durer le jour au plus loin. Puisque j’ai toujours vécu avec la pensée que c’est le vingt-et-un, j’ai bien envie de croire au vingt quatre : ainsi trois jours par an la lumière aura duré sans que je le sache plus longtemps, et je suis plus riche ce soir de ces trois jours chaque année, je suis plus reconnaissant aux nuits aussi d’être faussement allongées, elles qui dans l’instant s’éloignent.

Du vingt au vingt quatre, j’apprends que le jour ne gagne ni ne perd en force ou en durée, qu’il dessine le plat d’une courbe en suspension — un plateau sur lequel je me tiens ce soir, en équilibre, sûr de la chute, certain de lui confier à la fois le poids de mon corps et celui de la terre.

Apprendre à faire le deuil du jour.

Dans les rues du vingt-et-un juin, les hommes dehors pour marcher entre les cris, les hommes dehors pour aller d’un endroit à l’autre de la ville non pour aller quelque part seulement, mais pour aller, dans les cris et les bruits de la ville dehors livrée comme un sac éventré à la lumière qui résiste.

C’est beaucoup de douceur et beaucoup de violence ; ce soir, il faut choisir son camp. Dans la violence, les frôlements des corps, l’alcool, le sentiment d’être vivant qui a besoin d’éprouver ses limites, l’émancipation de soi voudrait rejoindre celle du soleil arrêté dans le ciel pour retenir encore un peu de folie à cela qui s’effondre avec lui.

Dans la douceur, le silence soudain de Notre-Dame et les ombres aux ogives, l’ombre suivie pour ne pas se perdre, l’ombre des ponts, l’ombre de tout ce qui se répand en signe de tout ce qui s’éloigne : accepter de prendre part à la nuit, accepter d’être mordue par le soir ; et que l’aube vienne, maintenant, qu’elle vienne plus lentement puisque la nuit regagne du terrain — confiée dans la douceur, la morsure est ce don qui rend la chair vive, plus vive encore d’un an.

On se souvient d’ancêtres qui ce jour là regardaient le ciel croyants qu’il commençait de disparaître, et je ne sais pas s’ils le louaient ou le maudissaient. Ils tendaient les mains au ciel mais je ne sais pas s’ils l’appelaient ou le repoussaient. Ils poussaient des hurlements et je ne sais pas si c’était des prières ou des insultes. On se souvient d’ancêtres sous la même lumière, et si je les appelle ancêtres, ce n’est pas à cause de leurs cris et de leurs gestes, mais en raison de la lumière seule, de l’équinoxe et de sa douceur.


arnaud maïsetti - 25 juin 2014

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