avec le soleil
2 septembre 2014



On lui a découpé dans le derrière de la tête un morceau de crâne affectant la forme d’un segment. Avec le soleil, le monde entier regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, le distrait de son travail et il se fâche de devoir, lui précisément, être exclu du spectacle.

Ce fragment dans la tête, ce matin ; et à l’aube, vérifier que c’était bien cela : que ce fragment, sa précision d’image, était bien cette page dans le journal de Kafka — mais peu importe. Au contraire, il y avait la douleur précise. J’écris cela et à l’instant, le soleil de l’autre côté bascule et s’efface, et je sais l’effacement à cause du froid soudain ; j’écris cela tandis que j’écris cela : le monde entier ne regarde pas à l’intérieur (soudain, on annonce l’assassinat d’un journaliste américain : un journaliste dont le monde ignorait l’existence, dont on apprend le nom seulement à sa mort — quand le soleil était encore haut, il n’existait pas, ni vivant, ni mort ; et maintenant — la lumière tombe encore, elle ne cesse pas). Toujours ce fragment de Kafka, qui toute la journée s’est obstiné en moi. Et maintenant le deuil, le deuil stérile et cruel quand il touche à la mort d’un inconnu, qui pourtant est soudain un frère.

Hier, j’ai voulu monter au sommet de la colline derrière — plein ouest, des villages et partout des collines, des reliefs qu’on dirait jusqu’à la mer, la couleur de maquis comme des vagues. Le sentiment de l’enterrement de la terre elle-même. Mais à l’image, tout est plat, unifié, sans nuance, sans odeur, sans le vent qui partout semble chasser le vent.

Tous ces jours sont les miens. (C’est une phrase que j’aurais noté dans un journal si j’en avais tenu un — j’aurais barré miens, et aurais ajouté : nôtres).

Le contretemps qui bat ici n’est témoin que de cette trace : j’écris seulement quand le temps le permet ; c’est qu’il bat moins. Et pourtant, et pourtant (dans une langue japonaise, et pourtant [1] aurait été mon nom de guerre et de paix)

Dans la voiture, j’allume la radio, qui dit : "l’avenir se construit chaque jour". La phrase était idiote, et sans doute juste. Elle évoquait la rentrée scolaire. Comme une marée qui recule, les rentrées ont toujours levé en moi l’image d’un grand renoncement. Il y a les livres sur les tables des librairies — comme des cadavres —, et il y a le ciel qui évidemment n’attendait que cela pour sortir, et le vent cesse.

Il y a la colère à chaque titre de journal (le sentiment de la minorité ; le renoncement partout) ; le manque aussi — et de la solitude.

Et dans ce premier jour ici, la voiture qu filait entre les collines sous la lune de cinq heures du soir, le fragment de Kafka découpait dans mon esprit l’ouverture grande faite au milieu du hasard pour mieux voir le monde désormais qu’il était ce dans quoi le temps frayait, la douceur et la férocité joyeuse des secondes emportées dans la vitesse ; à la prochaine sortie, je bifurque.

Ce soir, je travaillerai à cette table où le soleil tout à l’heure se répandait, et c’est pour en retenir une part que j’écrirai un peu d’une vie dont la mort s’éloigne fatalement de moi chaque jour, et s’approche. Secrètement, les pages s’écriront dans la pensée de Kafka et de cette image, anonymement.


arnaud maïsetti - 2 septembre 2014

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