À un ami | « Enfoncés les romantiques ! »
5 novembre 2014


Par le Parti Imaginaire.

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« Enfoncés les romantiques ! » : ce sont les premiers mots de Blanqui, encore suant, couvert de poudre, au sortir des trois journées de Juillet 1830. Il y a bien un sentiment romantique de la vie, qui s’étire jusqu’à nous et infeste notre époque plus profondément encore que le siècle passé. Musset l’a codifié une fois pour toutes en 1836 dans les premières pages de La Confession :

« Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leur bras [...] En même temps que la vie du dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silencieux ; l’hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs [...] Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu’on peut nommer désenchantement, ou si l’on veut, désespérance ; comme si l’humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui tâtaient le pouls. De même que ce soldat à qui l’on demanda jadis : “À quoi crois-tu ?” et qui le premier répondit : “À moi” ; ainsi la jeunesse de France, entendant cette question, répondit la première : “À rien.” »

Tout ce qui s’est fait de valable depuis deux siècles, dans tous les domaines, s’est fait contre le sentiment romantique de la vie, c’est-à-dire aussi en en tenant compte. Les Poésies de Lautréamont, les Lettres de non- amour de Chklovski, les Dialogues de Deleuze-Parnet, l’album Entertainment de Gang of Four dessinent un front que peuplent la froide passion de Durruti, les meilleures intuitions de Lénine et du féminisme italien, les discours de Huey P. Newton, la guérilla urbaine et l’air qui souffle dans la villa Savoye. Tout cela relève de ce que nous appellerons, par opposition, le sentiment blanquiste de la vie. L’Éternité par les astres et Instructions pour une prise d’armes en sont dans ce volume les plus pures expressions.

Partir de ce qui est là, et non de ce qui manque, de ce qui ferait, dit-on, défaut au réel. Mépriser les obstacles comme les personnes. N’attendre jamais, opérer avec ceux qui sont là. S’appréhender soi-même, appréhender les êtres et les situations non comme des entités, mais comme parcourus de lignes et de plans, traversés de fatalités. Saisir le possible non comme un halo qui nimberait les êtres, mais comme le produit d’une collision entre ces fatalités. Pas d’arrière-monde, de rêveries, de récriminations, d’explications. « On ne se console que trop. » Renoncer à l’idée de chaos, simple transcription mentale du renoncement – « il n’a jamais existé, il n’existera jamais l’ombre d’un chaos nulle part ». Une fois recensé ce qui est là, s’organiser. Ne reculer devant aucune conséquence logique.

Ceux qui parlent de révolution sans se soucier de la question des armes et du ravitaillement ont déjà des cadavres sur les bras. Laisser aux métaphysiciens les questions d’origine et de finalité, l’ici et maintenant pour tout commencement, et ce que nous pouvons pratiquement y faire pour seul but sérieux. Si l’état de choses est intenable, ce n’est pas parce que ceci..., parce que cela..., mais parce que j’y suis impuissant. Ne jamais opposer les nécessités de la pensée et celles de l’action. rester ferme dans ces moments de reflux où il faut tout reprendre, seul, depuis le début : on n’est jamais seul avec la vérité. Une telle façon d’être ne trouvera aucune excuse aux yeux de ceux dont la vie n’est qu’une savante collection de justifications. Face à elle, le ressentiment s’arme d’invectives, dénonce la « prise de pouvoir », la « mégalomanie », dresse ses cordons sanitaires de mauvaise foi, de bêtise et de contentement ; il prononce la mise au ban du monstre qui semble en passe de s’extraire du troupeau humain.

« Mais qu’un homme sincère, laissant là ce mirage fantastique des programmes, ces brouillards du royaume d’Utopie, sorte du roman pour rentrer dans la réalité, qu’il prononce une parole sérieuse et pratique : “Désarmer la bourgeoisie, armer le peuple, c’est la première nécessité, le seul gage de salut de la révolution.” Oh ! alors l’indifférence s’évanouit ; un long hurlement de fureur retentit d’un bout de la France àl’autre. On crie au sacrilège, au parricide, à l’hydrophobe. On ameute, on déchaîne les colères sur cet homme, on le voue aux dieux infernaux pour avoir épelé modestement les premiers mots du sens commun. »


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