Henri Michaux | et la vie est précieuse à qui a déjà perdu 26 ans
6 janvier 2015



Pour se donner du courage.
Ce texte de Michaux (que j’ignorais, trouvé dans cette bibliothèque à ciel ouvert qu’est le tiers livre de François Bon). Me permets de me servir, d’arracher la page, et de la glisser ici, comme un marque-page de l’année qui, parait-il, commence.
Texte issu de Qui je fus, que j’ai donc dû lire cent fois sans m’y arrêter jamais.
Il fallait sans doute ce hasard (et un peu plus de colère face au monde comme il va) pour le rendre d’autant plus nécessaire, aujourd’hui.

Image : prise de vue de la salle d’attente bondée du bureau de proximité de la Préfecture de Marseille service « carte de séjour » et « carte grise » à 9h du matin — photo non contractuelle.

AM


Henri Michaux | L’époque des illuminés

Quand le crayon qui est un faux frère ne sera plus un faux frère.

Quand le plus pauvre en aura plein la bouche, d’éclats et de vérité.

Quand les autos seront enterrées pour toujours sur les bords de la route.

Quand ce qui est incroyable sera regardé de l’ordre de « 2 et 2 font 4 ».

Quand les animaux feront taire les hommes par leur jacasserie mieux comprise et inégalable.

Quand l’imprimerie et ses succédanés ne seront plus qu’une drôlerie d’aspect, comme la quenouille ou la monnaie d’Auguste empereur.

Quand aura passé la grande éponge, eh bien, sans doute que je n’y serai plus, c’est pourquoi j’y prends plaisir maintenant et si j’arrête cette énumération, vous pouvez la continuer.

Il ne faut pas se mettre en bras de chemise pour rompre une allumette, et le poteau indicateur reste dans son rôle en ne faisant jamais la route lui-même, et la vie est précieuse à qui a déjà perdu 26 ans, et les cheveux tombent rapidement d’une tête qui s’obstine, et les pleurs ne viennent jamais que le travail une fois fini, et les genres littéraires sont des ennemis qui ne vous ratent pas, si vous les avez ratés au premier coup.

Il faut toujours être en défiance, Messieurs, toujours et pressés d’en finir, le jurer et remettre son serment en chantier tous les jours, ne pas se permettre un coup de respiration pour le plaisir, utiliser tous les battements de son cœur à ce qu’on fait, car celui qui a battu pour sa diversion mettra le désordre dans les milliers qui suivront.

Oh, le Passé on en fait son affaire, c’est l’avenir qui est mon tuyau crevé.
Avez-vous remarqué que ceux qui sont préoccupés de l’avenir sont presque tous des révolutionnaires ? L’avenir est une bouche tellement formidable qu’on ne peut pas imaginer que le passé y rentre comme ça, en pénard — Non tout doit changer — Sans doute il y a deux avenirs : l’un qui n’apporte rien : c’est une simple allonge, et il entre tout de suite dans le Passé dont il était le bout du manche ; mais de temps à autre vient tout de même cet avenir tant attendu, le vrai. Il va arriver et il abolira bien des choses, je pense, il cassera aussi quelques pseudo-révolutionnaires qui n’avaient pas pris mesure de la taille qu’il fallait. Pas besoin de ces gamins aboyeurs, mais une ou deux idées essentielles et tout le reste retournable, et quelque chose comme boyaux et glandes pour diriger et évacuer. Les poisons seront distribués dans les rues. Les avaler tout de suite pour montrer qu’on est neufs. C’est là qu’on verra les gens solides, du coffre, j’en attendais quelques-uns à ce tournant où ils seront bien étonnés en voyant que c’est eux que je regarde.

La vie est courte, mes petits agneaux.

Elle est encore beaucoup trop longue, mes petits agneaux.

On vous en débarrassera, mes si petits.

On n’est pas tous nés pour être prophètes

Mais beaucoup sont nés pour être tondus.

On n’est pas tous nés pour être asphyxiés.

On n’est pas tous nés pour voir clair

Mais beaucoup pour être salariés.

On n’est pas tous nés pour être civils

Mais beaucoup sont nés pour avoir les épaules rentrées. Et cetera, celui qui ne sait pas sa catégorie la verra bien dans l’avenir – il y entrera comme un poisson dans l’eau. Il n’y aura pas vingt choix. Et on ne sortira ni ses cartes de visite, ni sa boîte à titres. On se rangera avec célérité dans son groupe qui piétine d’impatience.

Malheur à celui qui se décidera trop tard.

Malheur à celui qui voudra prévenir sa femme.

Malheur à celui qui ira aux provisions.

Il faudra être équipé à la minute, être rempli aussitôt de sang frais, prendre sa besace sur la route et ne pas saigner des pieds.

Il y aura des agences de renseignements, d’explications, de bavardages. Vous marcherez, les oreilles bouchées sauf à votre fin qui est d’aller et d’aller et vous ne le regretterez pas – je parle pour celui qui ira le plus loin et c’est toujours la corde raide, de plus en plus fine, plus fine, plus fine.

Qui se retourne se casse les os et tombe dans le Passé. Celui qui regretterait, s’il n’avait pas marché, aurait regretté bien davantage ; l’explication de cela vous passe.

Pauvres gens, ceux qui seront arrêtés par les tournants, pauvres gens, et il y en aura — des pauvres gens et des tournants.

Ils étaient pauvres gens en naissant, furent pauvres gens en mourant, sont à la merci d’un tournant.

Il ne faudra pas crier non plus, la mêlée sera déjà assez intense. On ne se reconnaîtra pas, c’est pourquoi encore il faudra être pressé d’en sortir et d’aller de l’avant.

Malheur à ceux qui s’occuperont à couper les cheveux en quatre, c’est rarement bon, c’est profondément à déconseiller dans les bagarres.

Malheur à ceux qui s’attarderont à quatre pour une belote, ou à deux pour la mielleuse jouissance d’amour qui les fatiguera plus vite que les autres.

Ce sera atroce pour les gens qui s’apercevront qu’ils auraient dû suivre une cure.

Ce sera atroce pour ceux qui s’apercevront qu’ils auraient dû se tenir le cœur en état

et c’est trop tard

Pour ceux qui aiment voir souffrir, il y aura du spectacle, allez, mais l’époque ne sera pas aux voyeurs, plutôt aux accélérés, aux sans famille, à ceux qui n’auront aucune technique, mais un imperturbable appétit.

Quant à vous, les illuminés, représentez-vous que cela ne durera pas toujours, un illuminé n’en prend pas son saoul à chaque époque — celle-là sera la bonne — on vous caressera le ventre — on vous portera comme des merveilles. Vous les aurez.

Enfin ! Enfin !

Mais que cela finisse vite. Je le dis pour votre bien, un illuminé ne peut durer longtemps. Un illuminé se mange lui-même la moelle — et la satisfaction n’est pas votre affaire. Vous verrez d’ailleurs comme ça finira. Les sons rentreront dans l’orgue après le service et l’avenir s’invaginera dans le Passé comme il a toujours fait.

HM @Gallilmard


arnaud maïsetti - 6 janvier 2015

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