l’insulte faite au chien
2 mars 2015




Sans doute il avait tout essayé : les imprécations silencieuses d’abord, puis les râleries à voix hautes, et très vite les appels et les cris, mais rien n’y fait ; alors le vendredi soir, frapper à la porte, au milieu de la nuit. Poussé dans ces dernières extrémités, il fallait bien faire quelque chose : c’est humain. Mais personne ne répond que le chien, et il n’y a pas de sonnette. Que faire ? Il faut comprendre cet homme.

De l’expression « impossible » pour qualifier un homme : « il est vraiment impossible » – l’excès en tout, et l’orgueil, l’orgueil surtout de celui qui se sait impossible et qu’il l’est pour cette raison même, et pour l’orgueil sur son visage. Mais un chien ? Un chien est tout à fait possible, et c’est dans la nature du chien de l’être et de l’être jusqu’à l’excès de lui-même : de là l’aboiement du chien, l’insupportable par excellence, l’infiniment stérile et incompréhensible aboiement du chien qui rend l’homme impossible et le chien l’évidence de la création.

Alors, la seule question qui reste une fois toutes les autres épuisées : quelles armes ? Il est le milieu de la nuit, et l’homme – sans doute incapable de trouver le sommeil dans les cris éternels du chien – se lève, voit à peine l’extrémité de la chambre, mais perçoit bien que sa nuit est tout entière là autour de lui et qu’il la traversera dans les hoquets hurlés du chien ; il a une craie quelque part, ou un feutre, ou du charbon froid, il saisit ce qu’il a, et il n’a que cela, et sa fatigue ; il descend, s’enfonce dans la nuit des cris, et sur les murs derrière lesquels le chien continue joyeusement de crier, l’homme dessine des grandes lettres dans le noir, approximatives et rapides (il fait froid) ; puis retourne chercher un sommeil impossible.

Dans la Venise du XVIe s., l’injure est courante : ô Dio cane. Et si Dieu est un chien, il l’est en toutes circonstances et comme on crache par terre. Il pleut demain : Dio cane. Ton père est mort ce matin : Dio cane. Le Gouvernement est tombé : Dio cane. Naupacte est perdue, et Modon va tomber, comme Navarin et sur les côtes de Messénie, des fils de la cité flottent, percés de flèches ottomanes, entre deux eaux : Dio cane. Car Dieu est un chien, du soir jusqu’à l’aube, il suffit de tendre l’oreille pour l’entendre pleurer sur nous et sur lui.

Pas d’autres façons pour lui répondre que d’écrire aux passants. Quand il passera, ce sera dans le silence du chien. Et quand il lira, ce sera dans la mémoire de ces cris ; et puisque les insultes sont les seules preuves de l’existence du chien, il faudra croire au chien et aux cris, comme on croit à ce qui est écrit, et à l’écriture de cette nuit où l’homme, en chemise de nuit, est venu taire intérieurement les cris du chien et de cette nuit.


arnaud maïsetti - 2 mars 2015

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