l’éclipse de l’équinoxe
20 mars 2015




C’est à huit heures dans le ciel mat comme du lait répandu sur le sol – mais rien ne sert de pleurer sur du lait renversé – le jour entièrement là déjà et rien qui ne permet de le voir. Déjà il faut tirer leçon : commencer les heures comme si le temps aura lieu.

Neuf heure quarante-et-un.

Le travail à la table, écran ouvert, livres à main gauche, et à droite, rien ; j’apprends des vies qui inventent leurs vies qu’elles sont inexemplaires, chaque jour de chaque mois, de chaque année qui se brise sur ce qui pourrait les dresser dans ma vie comme des appels. Dehors la ville est lente.

Je tourne la tête, soudain il est dix heures trente-cinq.


C’est à dix heures vingt-cinq cependant que l’éclipse aura eu lieu et je n’en ai vu que le reflet sur l’écran ; mais je n’en savais rien. C’est pour toute ma vie trop tard ; il faudra attendre 2081, et presque centenaire, je n’aurais sans doute pas même mes yeux pour pleurer toute la cendre et la poussière.

Dans la ville, je passe le long de cette route qu’on aménage pour le tramway. Ce matin, on plante les derniers arbres : toujours, c’est la dernière chose qu’ils font quand ils creusent de larges trous pour fabriquer ces rues et ces routes : ils plantent des arbres qu’ils ont autrefois arrachés pour creuser ces rues et agrandir ces routes. C’est un trou rond, large, profond ; je me penche dans le bruit des machines au moment où ils enfoncent l’arbre tout entier avec ses branches et ses feuilles ; l’odeur du terreau. Personne ne semble plus y croire, au Jardin, à l’Arbre de la vie et de la connaissance ; à la ville elle-même qui ne croit plus à ce qu’elle ne croit plus. Des passants s’arrêtent et prennent des photos.

J’écrirai jusqu’à ce que la nuit tombe dans l’illusion de la faire tomber ; dans la croyance, peut-être ; quand elle est tout à fait là, j’apprends que c’était ce soir l’équinoxe, l’équilibre parfait des jours et des nuits. Qu’on a franchi comme sur ce fil les falaises de l’année et le gouffre toisé maintenant s’éloigne. Qu’on est ceux-là qui sont à la pointe extrême du temps, ce présent qui est la main de l’aveugle tendu devant lui près de la bête qui va, s’il la frôle, le dévorer.

La nuit commence à peine et le jour est derrière moi ce qui a eu lieu : l’éclipse invisible, l’équinoxe insoupçonné.

Et tout autour, le noir qui s’est fait ne s’épaissit pas mais résiste ; et il faut tenir.


arnaud maïsetti - 20 mars 2015

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