Les Filles perdues | Prologue
29 mars 2015



Prologue de la pièce Les filles perdues, écrite entre 2013 et 2014.


Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue.
Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs.
Le paradis des orages s’effondre.
Les sauvages dansent sans cesse la Fête de la Nuit.
Rimb.

De dehors, on pourrait croire que c’est un Château – on le voit à peine au-dessus des grilles et des murs de pierre hauts, mais derrière les enceintes, long tour de fosses creusées bien profondément dans la terre noire réduite en poussière, ce qui semble être un Château dressé dans le désordre de tours et de courtines, de logis anciens et de chemins de ronde effondrés, n’est plus un Château depuis longtemps.

(Le bruit de pas d’une petite foule qui marche, lentement, d’une très grande foule qui semble marcher ensemble et remue de la poussière, s’élève lentement des murs, amplement.)

À la Révolution, ceux qui habitaient ces Murs partirent à pied si rapidement qu’ils laissèrent derrière eux prêts à servir encore les meubles et les Servants : on s’empara des lieux pour voler les meubles d’abord, libérer les Servants ensuite, mais on ne toucha pas aux Murs du Château – alors ce qui resta là, au milieu de l’Histoire en marche, entre la ville qu’on avait construite autour et l’horizon en arrière, n’était que des Murs.

(Parfois des cris, des rires ou des hurlements – comment savoir ? –, et le bruit de pas continue de remuer la poussière.)

La Révolution avait inventé la Liberté dans la mesure où elle conçut aussi les moyens libres de la réduire : à l’Arbitraire Ancien des peines infligées par Contentement Royal succéda la Justice, c’est-à-dire l’Enfermement donné au nom du Peuple et à la Nation. Puisque la Loi devenait le Pouvoir tenu entre les mains des hommes comme l’instrument de la libération des hommes, il fallait que la Loi tombât sur tous et dressât dans l’Esprit les limites de l’ordre humain au-delà desquelles il n’est plus hommes ni esprits, mais Corps entravés et entourés de Murs.

Ces Murs, il ne fallait pas les reléguer au loin des hommes et de leurs villes encore libres au risque qu’ils oublient et la Loi et le Pouvoir : mais levés au milieu des hommes dans leurs villes pour qu’à chaque instant ils puissent les voir et se sachent regarder. Les Prisons étaient faites pour cela, et rien que pour cela.

(Ces murs s’élèvent ici.)

Les prisonniers étaient les Surveillants suprêmes, par l’excellence même qu’ils ignoraient leur tâche, ne pouvant rien voir que les Murs autour d’eux : les hommes au-dehors voyaient les Murs et savaient que les Murs les regardaient. Ces Murs étaient la menace qui faisait peser à chaque instant sur leurs actes la possibilité de la condamnation.

Au milieu des hommes, impossible d’oublier que la Loi faisait de la liberté une concession accordée un temps à l’organisation de la vie. Il fallait bien en effet que quelques-uns soient provisoirement libres pour garder les Prisonniers, autant qu’il fallait que d’autres soient parfois des Prisonniers pour menacer les Gardiens de devenir à leur tour Prisonniers.
Chacun étant Gardiens et Prisonniers des uns et des autres, personne ne savait plus de quel côté des Murs ils se trouvaient, mais tous se savaient d’un côté ou de l’autre de la Faute dont les uns avaient jugé coupables les autres. La Faute n’était qu’un prétexte à la répartition des corps et des esprits de part et d’autre des Murs, et du silence : car ici on imposait silence à ceux qui étaient enfermés, c’était la loi.

(Des cris dans la poussière.)

Le Château avait cela pour lui : qu’il était grand et imposant. L’Ordre Ancien s’était longtemps servi de la grandeur du lieu pour dire aux hommes autour : vous n’êtes pas comme nous – ainsi la séparation des Murs disait-elle sans cesse la frontière qui séparait les hommes véritables de leurs Servants.

Mais lorsque l’Ordre Ancien s’effondra, les Murs sont restés levés et pouvaient dire maintenant le contraire. Tous égaux pour toujours, de part et d’autre des Murs, on se trouvait pris dans un devenir : dormir au-dedans ou au-dehors des Murs n’étaient qu’une question de temps et de silence, même si ce temps pouvait ne jamais venir, et le silence se confondre avec la mort.

C’est pourquoi de la ville autour, il ne faudrait rien dire : d’ailleurs celle-ci était comme toutes les autres.

Ce Château levé de Murs, il y en avait des dizaines qui lui ressemblaient dans ce Pays ; aucun cependant n’était tout à fait comme celui-là, qui se lève ici derrière le bruit des pas en foule et de leurs cris, tout cela lentement remué dans cette poussière qu’on voit s’élever, maintenant, ici.

Le Seigneur qui avait bâti autrefois ces Murs que l’on voit, et occupé de toute son arrogance pendant sa vie courte et rageuse, était mort, il y a des siècles, étouffé dans son arrogance, et le lieu ainsi baptisé par son nom et le sang expulsé de sa gorge quand il avait rendu son dernier souffle avait pris cette teinte d’arrogance vaine. Toute sa vie, le Seigneur avait voulu défier le Roi, et si le Roi l’avait vaincu, chacune des chambres, le moindre couloir, l’emplacement des fenêtres et la hauteur des plafonds, tout portait le signe du Seigneur et non pas seulement dans le sang à l’endroit où il avait expiré, et non pas seulement dans les Armes encastrées sous la pierre que la Révolution n’avait pas arrachées (parce que la Révolution savait bien qu’Elle aurait arraché avec ces Armes la pierre elle-même et les Murs), mais l’arrogance, qui était demeurée ici seule Maître et Seigneur. Avec l’arrogance étaient attachés sa vanité, et son échec.

Longtemps après la mort du Seigneur et de ceux qui avaient poursuivi des siècles durant l’héritage de l’arrogance sans la rage, et de la mort sans les crachats de sang, le Château avait reçu cette tâche de la Révolution : celle de désigner la Loi, d’en recevoir sa charge de Corps, de réformer les Esprits, de répartir la Faute, et de se lever dans la ville pour garder les hommes de part et d’autre des Murs.

Ici cependant, les Prisonnier n’étaient pas seulement des coupables, mais aussi des Jeunes Filles.

La Révolution avait choisi ces Murs parmi des dizaines, peut-être à cause du froid étrange qui les enveloppait : le froid pour calmer les chaleurs des filles, alanguir les corps et affermir les esprits, le froid pour éteindre la fièvre que Dieu avait donné aux Jeunes Filles, le pensait-on, en signe d’élection parmi les êtres de la création afin qu’on les reconnaisse et s’en méfie, et le silence gardé absolument, comme on garde des filles.
Un froid d’hiver à chaque saison est ici – et l’hiver, c’est pire encore, les arbres gèlent de tout leur tronc, cassent net. Le froid dressait plus que les Murs l’impossibilité du dehors pour les Jeunes Filles qu’on enfermait là.

(Les cris.)

Un siècle de Jeunes Filles s’est passé.

Aux pieds des Murs, dans un pré noir qui n’est pas encore de la ville, mais qui est déjà dehors, s’étend le cimetière : des croix de fer tordues portent les inscriptions illisibles des Jeunes Filles par centaines qu’on a déposées là, les unes sur les autres : celles qui partagent les mêmes cellules vivantes partagent la même parcelle de terre mortes – tout était si bien organisé.

Les Jeunes Filles qu’on enferme dans ces Murs sont là sans le savoir vraiment : sans savoir pourquoi elles sont là – les procès qu’on leur fait se tiennent souvent en leur absence, comment pourraient-elles comprendre la Justice des hommes ?

C’est par bienveillance pour elles qu’on les condamne, on le croit comme en Dieu au nom duquel toujours sans dire son nom pourtant on rend cette justice et confie ces Jeunes Filles.

(Bruits très lointains, qui persistent, bientôt rien.)

La seule chose qu’elles savent sans qu’on ait besoin de leur dire : qu’elles sont là pour toujours et que le numéro de la cellule est le même que le carré de terre noire du pré au pied des Murs qui les attend.

Un Prêtre dirige ici les lieux, organise la vie et la mort, fixe les heures des célébrations et des promenades, assigne à chacune les tâches et les corvées, énonce les punitions, console, donne l’eucharistie et entend les confessions : donne la parole car si le silence doit être gardé, publiquement, il arrive qu’il leur demande de parler, et c’est souvent pour leur malheur, et non pour les délivrer. Il ne dort jamais, c’est ce que croient les Jeunes Filles, et dans cette croyance réside toute l’autorité implacable du Prêtre qu’elles imaginent inlassable arpenter les couloirs chaque heure du jour et de la nuit, tout voir et tout savoir de tout ce qui se déroule ici, maintenant et pour toujours.

Quand elles passent les Portes, ici, on attribue un nouveau nom aux Jeunes Filles, on interdit évidemment toute visite, et en fonction de leur âge, on leur confie une tâche.

Les promenades, en cercle, serrée pour lutter contre le froid, ont lieu deux fois par jour, quel que soit le temps : c’est le seul moment où elles voient le ciel, le matin et le soir.

La poussière qu’elles remuent sous leur pas en ce lieu durant ces moments est seule ce qui leur appartient.


arnaud maïsetti - 29 mars 2015

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