Cette nuit en longueur me semble sans pareille
23 mai 2015



C’est aller d’une nuit à l’autre sans avoir l’impression de passer par le jour – ou comme dans les trains, sensation de ne faire que longer le monde, une ville laissée à côté de soi après l’autre, et le ciel coulissant contre soi, parfois l’accrocher du coin de l’œil pour l’interroger, prendre le silence pour une réponse et l’écrire.

C’est se pencher sur une table d’orientation effacée et poser les mains sur elle pour la consoler ; c’est voir la terre mordre vers la ville et ne pas s’en saisir ; c’est vouloir croire que les nuages s’éloignent quand ils approchent, et c’est refuser absolument les contours nets des choses et des êtres ; c’est la haine du dessin de frontières d’États américains, ou des champs dans la Camargue : c’est s’être dit, devant ce paysage au-dessus de Nîmes : la jungle ici obéissait autrefois à des lois plus désirables.

C’est dans la vitesse envier ces pans de mur qui portent les seuls textes essentiels, ceux qu’il faudrait écrire pour ne pas relever du temps mort des passages d’une tâche à l’autre ; c’est situer la déchirure à l’endroit où elle s’efface, comme la salive sur la plaie voudrait apaiser la douleur en l’avalant, et c’est cracher sur cela aussi.

C’est savoir qu’au lieu même de la ville se lève parfois le trou noir où rien n’a lieu que lui-même : c’est écrire aussi là, dans la vie qui se retire, l’appel de cette vie ; c’est savoir que chercher le lieu et la formule ne serait qu’une manière de refuser que le lieu soit l’endroit où le trou nous recueillera pour s’y coucher et attendre que la formule change la peau en poussière.

Ce sont des départs – dans le bruit de machines qui s’élancent toujours au-devant de soi, et dans le retard infini des heures qui s’échappent ; et la terre roulée sous les mouvements des roues arrachée à soi-même ; c’est aller encore, d’une ville à l’autre, chercher ce qu’on ne sait pas, et qui s’échappe ; c’est chercher sa voie quand on sait qu’elle est seulement l’allure du pas.

C’est saluer la lumière, toujours.

C’est m’apercevoir que ma montre s’est arrêtée au milieu de la nuit – à 3h08 du matin, la montre sans doute épuisée d’avoir été à l’heure chaque seconde a dû trouver cette minute plus douce qu’une autre, plus juste que toutes les autres, et s’est arrêtée pour y mourir : c’est une image juste de ce geste que font les hommes, parfois, de s’allonger le long de leur vie et d’arrêter là leur corps et leur souffle : oui, comme une image juste de tout ce retard que je poursuis ; et je porte depuis au poignet ce signe, le mystère de cette minute plus désirable où le temps littéralement s’est pour toujours arrêté contre lui-même.

C’est après Strasbourg, Marseille, Aix-en-Provence, puis Paris, et tous les lieux de Paris où Paris sait l’être, comme Marseille partout en lui-même et toujours singulièrement autre, devant la mer qui ne reflète jamais vraiment le ciel – son désir plutôt –, les corps enchâssés dans ces villes qui demeurent à leur place tandis que le monde ne cesse pas de revenir jusqu’à nous, défiguré par les nouvelles du temps qui vient et fait la conquête de villes perdues, Palmyre, Lampedusa, Syracuse, ou Marseilleveyre, intérieures – ce sont des théâtres aux lumières âpres des néons, la scène du Rond-Point où cherchent leur langue ceux qui savent qu’il suffit aussi de l’inventer pour trouver son nom –, c’est au soir, au terme d’une journée de plusieurs semaines, lever la tête quand la lumière cesse et qu’on s’allonge enfin, qu’on va l’allonger davantage en l’écrivant peut-être.


arnaud maïsetti - 23 mai 2015

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