Vingt-et-juin, il fera peut-être nuit
24 juin 2015





Dans la lutte entre toi et le monde, parie sur le monde.

Kafka


Comment se résigner à comprendre le monde ? On finirait par lui trouver des raisons, puis fatalement à lui donner raison. S’en tenir éloigné, parfois, permet de continuer à le penser plein d’énigmes, impossible, impensable, et désirable encore. Ainsi la mer, ou le ciel ; ainsi les silences ; les amitiés lointaines ; certains livres (chercher un fragment de la Société du Spectacle, se surprendre à relire l’impeccable chapitre V « Temps et Histoire ») ; ainsi l’amour. Et ainsi la nuit, les lumières que la ville répand dans le désordre le plus fascinant.

Les journaux s’ouvrent sur cette joyeuse nouvelle : Waterloo, des types se déguisent et rejouent les batailles d’autres siècles : on amène femmes et enfants, on applaudit des deux mains et on s’émerveille. Près de dix mille morts, trente mille blessés, mains et jambes tranchées, visages arrachés, cinq mille disparus peut-être enterrés vivants ou enfuis devenus fous – mais non : l’enthousiasme des foules pour le temps ; réalité qui ne se rejoint que s’il se considère comme un spectacle. Sur les écrans, il faut la mention « inspiré d’une histoire vraie » pour être valable, posséder un surcroit de valeur. Et dans la vie, il faut absolument que cela ressemble aux films les plus consternants.

Penser : et si on rejouait, en costumes et pour de faux, les massacres de Alep ou les combats de Homs, de Tikrit, ou les affrontements pour la prise de Palmyre ? J’imagine les foules qui applaudissent à tel attentat suicide. Comme c’est joli, disent-ils ; comme c’est joli toute cette poussière et ces charges de cavalerie sur les carrés anglais. On ne pense pas trop aux dix milles morts, aux trente mille blessés, aux mains et jambes tranchées, aux visages arrachés, ou aux cinq mille disparus, peut-être enterrés vivants, ou enfuis devenus fous (peut-être moins fous que les autres), cherchant à l’est, au nord, une vie possible, et qui ne reviendront jamais dans cette réalité-là.

Regarder le ciel est une guérison ; non pas comme pour fuir et rejouer la désertion de ces combattants, mais pour trouver ici des raisons de mener les combats qu’il faut, et si c’est contre le monde, ce sera avec le monde aussi. Faire le pari du monde, c’est croire que celui-là se lèvera contre lui : un jour. Il fera peut-être nuit. Les insurrections contre soi-même se mènent plus férocement la nuit. On ne pourra de toutes façons pas vivre une vie entière dans cette réalité qui célèbre les charniers comme une fête.

Vingt-et-juin, regarder la lumière avec le plus d’urgence encore, celle qui dure davantage ; sur la plage du Prado, respirer lentement d’être là.


arnaud maïsetti - 24 juin 2015

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