Vers le fantastique | Peur #1
5 juillet 2015




Vers le fantastique, atelier d’écriture en ligne proposé par François Bon, sur Tiers Livre. Tout l’été, 10 propositions d’écriture pour approcher le fantastique collectivement. Contrainte unique : un bloc, et travail sur la question du paragraphe, sa densité et son épaisseur.

L’été 2015 sera fantastique.

proposition 1, les peurs

Sur les murs, maintenant que l’heure est passée et avec elle les derniers trains, ce qui disparaît laisse grande la place au ballet des ombres venues là comme chaque soir prendre possession des lieux et ouvrir la nuit comme un sac éventré laissé en arrière de votre civilisation répand ce qui reste du monde une fois prononcé le Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate – dans l’éloignement les voyageurs s’engouffrent dans la ville rejoindre leur immeuble, leur chambre, le linceul de leurs draps tandis que nous restons ici pour la raison qu’il n’y a personne d’autres que nous, chacun seul en cette pensée, chacun sûr de la présence de l’autre tout près enveloppé de cette lumière passée aussi des nuits opaques où tout désormais est possible, Gare de l’Est rendue inutile avant les premiers trains de l’aube et livrée à ces corps là-bas adossés aux larges piliers nord, parenthèses entre une heure et cinq heures du matin – qui ne relèvent pourtant ni du matin ni du soir ; à main droite les types fument en attendant le client, à main gauche, ils pourraient dormir ou se battre, nus sur le sol, un enfant tout près dort, des cris montent parfois comme des éclats de rire que chaque instant menace d’être changé en sanglot, plus loin si on s’insulte c’est pour s’épargner un temps la peine de sortir les couteaux, on parle ici toutes les langues et aucune n’est nécessaire, la lumière évite soigneusement certains espaces plus denses de corps et de cris, ailleurs elle tombe lourdement, mais quand elle touche le sol elle n’existe presque plus, et je devine mal d’où je suis si le type là-bas à vingt mètres s’adresse à moi ou s’il déplore pour lui-même les six euros vingt-six qui lui manquent pour une chambre, mais je suis invisible, j’ai pris soin de me cacher dans une ombre plus noire que cette nuit-là, les rats pourraient me frôler – ils me frôleront –, moi je suis là seulement pour voir et apprendre les lois de cette lumière et des lieux quand ils sont abandonnés, alors je note tout intérieurement, les gestes et les accents, les silences quand ici ils sont ce qui précède un coup et non ce qui suit une demande, je suis là pour tout voir et pour apprendre, oui, je suis à la leçon : je regarde ces images avec l’espoir et la certitude qu’un jour je saurai les écrire ; mais j’apprends autre chose, cette nuit-là précisément où novembre commence son travail de sape dans tout le corps, que j’ai vingt ans pour quelques jours encore et que j’approche de si près cette région des choses possibles sans espérance et avec la pensée que je n’en sortirai pas intact, car monte en moi la pensée qu’ils vont bien finir par me voir et comprendre que je ne suis pas d’ici, que je ne suis pas des leurs, que je ne devrais pas être là, que d’une minute à l’autre une main va se poser sur moi pour me demander des comptes ou de l’argent ou mon corps en échange de ma présence ici, et tous les sévices et tous les désirs passent tranquillement en moi et j’invente pour moi seul toutes les terreurs le temps de cette nuit et cela forme le grand roman de ma destruction dans lequel je m’abîme et viendrai me confondre –j’apprends alors que la littérature que j’étais venu chercher ici n’est pas différente de la peur qu’on se raconte pour passer le temps qui vient remplacer le temps lui-même, que la peur est le récit même que l’on fait pour aiguiser le temps et qu’en cela elle se confond et s’abîme aussi dans la littérature, qu’ils sont tous deux l’art de la provocation du temps, la chair même de ce qui va venir, de ce qui pourrait arriver bientôt si, maintenant, tout de suite – et qui n’arrive jamais, mais fatalement grandit en soi : alors tandis que j’attends cette minute où on viendra me dépouiller sauvagement, cette minute qui me délivrera des récits qu’intérieurement je me raconte pour me tenir chaud, une minute après l’autre passe sans rien apporter d’autre qu’une minute plus lourde de tous ces récits, les cris s’approchent et s’éloignent, j’invente pour eux toutes les atrocités, des rires comme on n’en entend jamais, je suis là et j’écris en moi, les récits se poursuivent, mon corps tantôt jeté sur les rails, ma montre arrachée, mes vêtements, je reste là et j’écris, une minute après l’autre font passer les heures et soudain vient la première lumière qui tombe sur moi avec toute la fatigue du monde : le roman écrit en moi s’efface immédiatement – je rentre. Quand je me retourne, assis à l’angle du mur, un jeune homme, mon âge et le visage détruit, avait passé la nuit à m’observer. Il se cache lentement les yeux dans ses mains noires et pleure.


arnaud maïsetti - 5 juillet 2015

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