plongée dans l’année qui s’achève
21 décembre 2015



La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

Pascal Quignard, Abîmes

Il est seize heures cinquante-six, et le jour est tombé un peu partout dans cette ville. Demain à huit heures quarante-et-un, il se lèvera peut-être quelque part, mais où ? C’est la plus longue nuit de cette année, et c’est ainsi le jour qui dit le mieux l’année passée, l’année en cours pas encore passée. À quatre heures quarante-huit, ce sera la pointe du jour et de la nuit, le moment ramassé sur lui. Combien serons-nous à regarder le ciel noir, cette heure-là ?

Plongée dans l’année, entièrement arrivée là, ce jour qui aura été produit par tous ces jours ensemble, de cette année entièrement achevée jusqu’à lui. Toute cette année pour ce jour amassé en lui, amassant cette année. Tous les ans pour moi (déjà en 2010, ou en 2013, ou l’an dernier il y a des éternités) par exemple, un même rite : écrire le solstice simplement pour le déposer quelque part, et si c’est ici, c’est tant pis pour moi, et non tant pis pour le solstice. Toute une année perdue, on dirait : dans ce jour perdu lui aussi sous la nuit qui commence déjà.

Dans la librairie, ce livre de Michaux perdu au milieu des romans étrangers. J’ai trouvé le signe suffisamment beau et éloquent pour l’emporter : Moments (Traversées du temps). J’y trouve ces vers si précis, leur langue si radicalement juste

Venant, partant, sans frontières, obstacles fluides à tout parachèvement, détachant et se détachant sans enseigner le détachement,
Moments, bruissements, traversées du Temps.

pour nommer ce moment, celui où les moments cessent pour venir s’assembler sur la pointe fine du temps effacé par lui-même.

L’année comme dans le grand silence, mille oiseaux immobiles sur le sol, allant et venant, partant, sans frontières, sur le sol. L’année comme soudain un coup de feu. L’année éparpillée dans la joie d’en finir avec cette année impossible et vaine, l’année dans le ciel qu’on regarde comme du verre brisé dans l’éloignement de mille oiseaux, l’année comme partir, comme aller, comme recommencer le ciel encore, comme une promesse d’inventer le ciel, l’année comme il faudrait qu’elle soit et comme elle ne sera pas, l’année comme plongée encore, mais cette fois vers la surface, et continuer encore d’aller encore malgré le coup de feu et malgré le ciel, et malgré la surface, encore, comme lever les yeux.


arnaud maïsetti - 21 décembre 2015

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